‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de Colardeau, Diderot, et PoinsinetChapitre 11 sur 201 · SCÈNE H · texte numérisé non relu

SCÈNE H

GALISTE, LLiClEi:.

Il faut hâter ma perte , Lucile. C'en est fait; ma honte est découverte. On n'avoit point encor soupçoaué mes douleurs; A la mort d'une mère on iranutoit mes pleurs. Tout est connu, te dis-je, et si ma prévoyance A la voix d'Altamont n'eût imposé silence5— Il accusoit mon cœur pour un autre enflammai : Lothario sans doute alloit être nommé.

Cent fois dans mes transports ton hras m'a dcsai-nice ; Sous mes pas fugitifs la tombe s'est fermée. Tu vois quel est le fruit de tes cruels secours; Au mépris, à la honte on condamne mes jours.

LUcir.r.

Pourquoi du sein de l'ombre et de la solitude Traîner ici le poids de votre inquiétude? Pourquoi vous refuser aux soins de ma pitié? Si vous en eussiez cru les vœux <le l'amitié , Au fond de ce palais renfermant vos alarmes, On n'eût point en ces lieux interrogé vos larmes.

CALISTE

Sais-je où le désespoir précipite mes pas? On presse mon hymen ou plutôt mon trépas. L'instant fatal approche... Eh quoi! devois-je attendre Qu'au fond de ma retraite on osât me surprendre,

26 CALISTE

Que mon époux , mon père , ardents a m'y chercher.

Les flambeaux à la main vinssent m'en arracher?

Qu'auroit pu leur répondre une femme éperdue,

Le front couvert de honte, à leurs pieds confondue?

Caiiste, de ses pleurs les baignant tour-à-toui-,

N'auroit su que maudire et l'hymen et 1 amour.

Malheureuse! où traîner une vie importune?

Où fuir et dans quels lieux cacher mon infortune?

Que ne puis-je, Lucile , au bout de l'univers ,

Habiter des rochers, des autres, des déserts;

Là, de mon lâche amant expier les outrages,

N'entendre autour de moi que le bruit des orages,

Ne voir à la clarté d'un ciel chargé de feux,

Que des monstres sanglants, que des spectres hideux.

Des mânes, des tombeaux , ou quelque infortunée ,

Aux larmes, comme moi, par l'amour condamnée !

Lothario , voilà le fruit de tes forfaits,

Les remords que j'éprouve et les vceux que je fais !

LUCILE

Les remords!... Ah! pourquoi vous ùnputer son crime? L'audace avilit-elle une vertu sublime?

Non , madame , un perfide , au gré de son ardeur, Xe peut dans son amante anéantir l'honneur : L'honneur est dans notre ame, et, quoi qu'on entreprenne, C'est avec notre aveu qu'il faut qu'on 1 y surprenne. Quand un cœur noble et pur par la force est vaincu, .Sa défaite devieut un titre de vertu.

CALISTE

Le ciel m'en est témoin, l'ennemi de ma gloiie >e peut s'enorgueillir d'une injuste victoire :

Ar;TK II, SCÈNE lî. i;

Le triomphe odieux , surpris par sa fureur, Fut celui d'un tyran et non pas d'un vainqueur. Mais je mourrai, Lucile, et sans doute l'envie Répandra ses poisons sur le cours de ma vie. D'un sexe qu'on adore , injurieux destin ! On se fait de nos maux un plaisir inhumain: Ce monde séducteur, qui nous vantoit nos charmes , Empoisonne bientôt la source de nos larmes. Et, satisfait de voir nos fronts humiliés. Il profane l'encens qu'il brûloit à nos pieds. Lucile, c'est à toi de conter ma disgrâce, De venger ma vertu des transports de l'auJacc. Dis que Lothario, dans ces murs élevé, A la main de Caliste en secret réservé, Dévoila tout-à-coup son affreux caractère. Qu'il outragea la fille, et poursuivit le père. Me dissimule point que son coeur déguisé Fut cher (et j'en rougis) à mou cœur abusé. Dans quel temps , par quel art , le fourbe m'a trompéi De soins respectueux sa tendresse occupée , L'égal empressement et de plaire et d'aimer , Les serments si flatteurs de toujouis m'estimer, Ma mère, qui près d'elle élevant notre enfance, De nos premiers penchants approuvoit l'innocence. Entre l'ingrat et moi les nœuds les plus sacrés , Les droits de la vertu , toujours si révérés ; Tout m'abusoit, Lucile; et mon ame charmée S'abandonnoit sans crainte au plaisir d'être aimée.

LUCir.E.

Que 1 hymen aujourd hui par des liens plus doux . .

:>8 GALISTK.

C A LISTE

Quoi ! porter mes affronts pour dot à mon époux !

Dans le sein des vertus la fortune ennemie

Aura marqué mes jours du sceau de l'infamie,

Et moi j'ajouterois, par des nœuds pleins d'horreur.

Au crime involontaire un crime de mon cœur !

De tant de maux, Lucile , amassés sur ma tête,

Le plus cruel sans doute est l'hymen qu'on apprête.

LTICILE.

Eh bien! je l'avouerai, moi-même j'en frémis : Mais un père commande, et vous avez promis.

Hélas! tu le conuois; sévère en ses tendresses. De l'amour et du sang il n'a point les foiblesses : En vain j'ai devant lui fait parler mes douleurs ; Sa fièie volonté résistoit à mes pleurs : Hier même à travers un silence farouche, Le nom de mon perfide est sorti de sa bouche. A ce nom menaçant j'ai pâli , j'ai cédé ; Un refus m'eût trahie , et j'ai tout accordé.

LUCILE

Cent fois vous m'avez lu la lettre attendrissante Que vous remit, madame, une mère expirante. Vous aviez dans son ame épanché vos malheurs ; Elle en prévit dès-lors la suite et les horreurs. A son superbe époux cette lettre adressée , Pour le fléchir un jour en vos mains fut laissée : Montrez-lui cet écrit garant de vos vertus; La nature a ses droits.

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