‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de Colardeau, Diderot, et PoinsinetChapitre 158 sur 201 · SCENE 1. sfi · texte numérisé non relu

SCENE 1. sfi

jusqu'à ma reconnoissance. Que vous êtes cliarmant! Vous joignez au mérite, de donner, le niérite plus rare encore de savoir donner avec (>raoi'. Aussi qui ne s'intéresseroit à vous? Si Lucile pouvoit disposer d'elle-même, je vous suis caution que le marquis, malgré son élégance et ses talons rouges, ne remettroit jamais les jiieds dans la maison.

LISinOR.

Mais tu sais quels étoient avec moi les engagements de madame Araminte? Seroit-elle femme à les oublier? Dois-je le craindre? Toi qui la sers depuis long-temps, Lisette, instruis-moi plus à fond de son caractère; indique-moi, de grâce, quels seroient les moyens les plus assurés de lui plaire.

LISETTE

Des deux choses que vous me demandez, je ferai facilement l'une, parcequ' elle vous intéresse et me contente. Nous autres domestiques, dont le ridicule devoir est d'écouter sans cesse et de ne parler jamais, nous avons tant de pénétration à découvrir les défauts de nos maîtres, tant de plaisir à les divulguer! tenez, cela nous console, nous soulage, et il semble que cette petite médis<ance, qui, dans le fond, est bien innocente, allège de temps en temps le poids de l'obéissance,

o.;)4 I.K CERCLE,

et rapproche l'intervalle qui les sépare d'avec nous. Je vous dirai donc bien sincèrement ce que je pense d'Araminte ; mais pour vous indiquer les moyens de lui plaire, dispensez-m'en, je vous en prie; elle n'y réussiroit pas elle-même. Sait-elle jamais ce qu'elle pense, ce qu'elle désire, ce qu'elle veut? Veuve depuis deux ans d'un fort galant homme , mais que les occupations dans la haute finance empêchoient de veiller un peu soigneusement aux ridicules naissants de son épouse, elle a choisi dès-lors pour son idole cette liberté extrême, qui, dans l'esprit d'une jolie femme, finit toujours par rendre pénible l'exercice de la vertu. Tour-à-tour coquette et sensible, incertaine et bizarre, toujours le cœur vide, l'esprit jamais oisif, nous avons successivement aimé la musique et les petits chiens, les magots et les mathématiques. Notre conduite est le résultat des sentiments de la société qui nous environne; et jeunes encore, aimables et riches, nous travaillons moins à jouir de la vie qu'à nous étourdir sur notre propre existence.

LISIDOR.

Tu ne prends pas garde, Lisette, que ce portrait est à-peu-près celui de toutes les femmes de son état : si demain la fortune t'en faisoit changer, il deviendroit le tien...

Page 1