SCENE XXI
LA MARQUISE
Je viens vous chercher tout exprès, Pour que vous et milord examitiiez de près Le pouvoir qu'a sur nous l'amour de la patrie. Le vrai contentement déride tous les traits : La brillante yaieté, ce fard de la nature. Rajeunit les vieillards, leur donne un air plus frais; D'un coloris si doux la teinte vive et pure
Par-tout imprime ses attraits ; C'est le bonheur qui fournit la peinture , Et le plaisir de l'ame embellit les plus laids.
La marchande dans sa boutique
Étale ses colifichets, Képéte à tout moment, La paix, la paix, la paix! De messieurs les Anglais j'aurai donc la pratique. Et sa petite fdle, avec un air comique. Dit : Ah! maman, comment c'est-il fait un Anglais? On rencontre plus loin des chansonniers bien ivres, Raclant du violon et braillant des couplets,
Bons , excellents, quoique mauvais,
Et qui surpassent dé gros livres,
Parceque le cœur les a faits.
En un mot, vous verrez que nous autres Français, Notre plus grand plaisir est d'adorer nos maîtres. C'est l'amour qui prend soin d'éclairer nos fenêtres. Le sentiment, voilà nutre première loi :
Eh ! qui l'éprouve plus que moi?
Je danserai la nuit entière :
Je donnerai le ton , et serai la première
A bien crier, Vive le roi !
25o L'ANGLAIS A BORDEAUX.
LE MILORD
Vous m'enchantez, madame la marquise :
De mou esprit chagrin vous changez la couleur; Je sens que la gaieté, qui vous caractérise, Ne peut se rencontrer qu'avec un très bon cœur. Darmant, nos nations sont réconciliées; Par vos traits généreux vous m'avez corrigé; Et l'amitié surmonte enfin le préjugé : Que par cette amitié nos maisons soient liées.
DARMANT.
Ah ! milord, je vous suis attaché pour jamais.
LE MILORD
Ces secours détournés qu'avec tant de noblesse Vous m'avez su fournir par des moyens secrets , Pour ne point faire ombrage à ma délicatesse , Je les acquitterai bientôt, grâce à la paix : Mais mon cœur en paiera toujours les intérêts.
DARMANT.
Daignez me regarder comme de la famille.
LE MILORD
Monsieur, pour vous marquer combien vous m'êtes cher, Vous signerez le contrat de ma fille, Que, dès ce soir, je marie à Sudmer.
LA MAR QUiSE, nant.
A cette faveur-là mon frère est bien sensible.
DARMANT, à part.
O ciel !
LE MILORD
Darmant soupire , et la marquise rit ! Mais cela n'est pourtant ni triste ni risible.
SCEiNE XXI. 25r
LA MARQUISE
Mais c'est que mon cher frère est sot, sans contredit : Je m'y connois; tenez, admirez la statue !
D ARM A NT, à part.
Ma sœur.
Mais en effet, lui paroître interdit.
LA MARQUISE
C'est qu'il est amoureux de votre prétendue ; Mais grave soupirant, discret, silencieux. Le respect a toujours étouffé sa parole.
Et tristement , comme une idole , .Son amour n'a jamais parlé que par ses yeux.
SUDMER.
Milord, je pourrois faire une grande sottise D'épouser votre fille : elle est fort à ma guise; Mais monsieur pourroit bien être à la sienne aussi
Un petit peu, n'est-ce pas? Hein? Je pense, Et je vois que , dans tout ceci, Mon rivai doit, au fond , avoir la préférence. Sous mon nom il a su saisir l'occasion D'avoir pour vous, milord , un procédé fort bon :
Si je deviens le mari de Clarice , Il est homme, peut-être , à rendre encor service : Je suis accoutumé d'être son prête-nom.
LE MILORD
Darmant, je vous prends pour mon gendre.
CLA RI CE
Ah ! mon père !
DARMAXT.
Ah ! monsieur, eu cet heureux instant , Que j'ai de grâces à vous rendre !
Je suis de l'univers l'homme le plus content.
SUD MER
Cette alUance est fort bien assortie.
Ma sœur, en uiéme temps , devroit Consentir à vous être unie :
Ce double hymen ne laisseroit Aucun soupçon d'antipathie,
LA MARQUISE
Je craindrois que milord ne fût triste et jaloux.
LE MILORU.
La proposition, il est vrai, m'intimide :
Mais cependant, madame, croyez-vous Qu'une Française , ayant l'esprit vif et rapide , Puisse y joindre eu effet, par un accord bien doux,
Un caractère assez solide Pour faire constamment le bonheur d'un époux?
LA MARQUISE
Avant que de répondre, en faisant mou éloge, Souffrez, de mon côté , que je vous interroge. Croyez-vous qu'un Anglais, qui toujours refléchit. En prenant une femme aimable et vertueuse, Ait assez de douceur, de liant dans l'esprit Pour la rendre constante en la rendant heureuse; Pour qu'elle s'applaudisse enfin d'être avec lui ? On ne peut guère avoir une femme fidèle,