ACTE I, SCENE V. i
tous ceux qui vous voient, et vous avez le bonheur de n'aimer personne que votre mari, que vous n'aimez guère ; vous êtes sans aucune passion dominante , que celle de vos plaisirs ; vous avez en moi une fille dévouée à tous vos sentiments, quelque déraisonnables qu'ils puissent être; et vous ne cherchez qu'à troubler 1 a tranquil- Uté de votre vie par des inégalités perpétuelles ?
ANGÉLIQUE
Que veux-tu que je te dise? je suis dans des situations qui ne me plaisent point du tout.
LIS EÏTE.
De quoi vous plaignez-vous?
ANGÉLIQUE
De quoi je me plains? N'est-ce pas une chose horrible que je ne sois que la femme d'un notaire?
LISETTE
Oui, et d'un notaire qui s'appelle monsieur Simon encore: cela est chagrinant, je vous l'avoue, et vous n'avez ni l'air ni les manières d'une madame Simon,
ANGÉLIQUE
N'est-il pas vrai que j'étois née pour être tout au moins marquise, Lisette?
LISETTE
Assurément. Mais aussi, madame, ne faitesvous pas comme si vous l'étiez?
iG LES BOURGEOISES A LA MODE.
ANGÉLIQUE
Non vraiment, ma pau-sTe Lisette : je n'ose médire de personne ; je ne puis risquer la moindre petite querelle avec des femmes qui me déplaisent; je suis privée du plaisir de me moquer de mille ridicules. Enfin , Lisette, quand on a de l'esprit, il est bien fâcheux, faute de rang et de naissance, de ne pouvoir le mettre dans tout son jour.
LISETTE
Eh! pourquoi vous contraindre? qui vous retient ? ALandonnez-vous toute à votre génie ; commencez par donner à jouer; recevez grandmonde: il y a mille bourgeoises des plus roturières qui n'ont pas d'autre titre pour faire les femmes de conséquence.
ANGÉLiqrE.
Eh bien! n'en parlons plus, Lisette; c'en est fait, me voiià déterminée.
LISETTE
Nous avons déjà dans nos intérêts un commissaire, madame, le mari d'Araminte; et ce n'est pas peu de chose à Paris pour des joueuses de profession que la faveur d'un commissaire.
ANGÉLIQUE
Ne comptons point trop là -dessus; le mari d'Araminte est un homme fort extraordinaire et qui n'aime point à faire plaisir à sa femme.