SCÈNE IV. i
ANGÉLIQUE
Tu me fais entrevoir des choses...
LISETTE
Je vous fais entrevoir juste. Et comment a-t-il reçu la demande que lui fit, il y a (juelque temps, la mère de ce riche marquis, dont les terres sont si proches d'ici?
ANGÉLIQUE
Je n'ai jamais vu ce marquis; mais j'en ai oui dire mille biens.
LISETTE
Je ne le connois pas non plus que vous, et cependant je m'intëressois pour lui, parcef(ue madame sa mère est si bonne personne, outre qu'il est presque toujours à la cour, et l'air de ce payslà nous conviendroit assez, à ce qu'il me semble.
ANGÉLIQUE
Je ne savirois pardonner à mon tuteur d'avoir rebute celui-là , je te l'avoue.
LISETTE
Il pre'tend encore avoir eu raison. Ce marquis, dit-il, est trop honnête homme. Il est franc, généreux, bon ami, sincère. C'est un courtisan qui ne sait pas son métier. Monsieur Bernard veut que tout le monde excelle comme lui dans ce qu'il se mêle de faire.
i58 LE TUTEUR.
ANGÉLIQUE
Comment donc , qu'on excelle comme lui? que veux-tu dire ?
LISETTE
Quoi! vous ne voyez pas, comme moi, que sa conduite est admirable?
ANGÉLIQUE
En quoi admirable?
LISETTE
En ce qu'il ne vous marie point. Vous êtes jeune, belle , et riche; il est votre tuteur, il vous refuse à tout le monde, il vous {jarde pour lui peut-être : n'est-ce pas faire le métier de tuteur à merveille ?
ANGÉLIQUE
Si je croyois qu'il eut cette pensée , il n'y a rien au monde que je ne fusse capable de faire plutôt que d'être exposée...
LISETTE
Paix, taisez-vous. Voici son espion, il ne faut rien dire devant ce maraud-là.
LE TUTEUR. i59