‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de DestouchesChapitre 308 sur 338 · GÉRONTE, LE BARON, JULIE · texte numérisé non relu

GÉRONTE, LE BARON, JULIE

GÉRONTE, à Julie.

En vertu de mon seing , et du seing du notaire , Vous voilà de mes biens unique légataire. Que le ciel me punisse et m'abyme à l'instant, Si dans mes volontés je ne suis pas constant, Et si du testament je révoque une ligne!

JULIE

Je sais par quel moyen je dois m'en rendre digne, Monsieur, et je vous jure aussi, de mon côté...

GÉRONTE, l'interrompant.

N'achevez pas. Je veux qu'en pleine liberté Vous possédiez mes biens, sans que rien vous engage Envers qui que ce soit , au plus petit partage ; Et que mon neveu même apprenne le premier Qu'il ne doit plus compter d'être mon héritier.

LE BARON

Vous avez très grand tort. S'il n'a plus rien à craindre. Dans ses égarements qui pourra le contraindre? Vous étiez le seul frein qui le retînt un peu:

LE DISSIPATEUR. 46i

Ote2-lui ce frein-là , vous allez voir beau jeu.

JULIE

Tant mieux pour lui !

LE BARON

Tant mieux?

JULIE

Oui; car pour moi j'opine Que, pour se corriger, il faut qu'il se ruine. Alors, ses faux amis, ses lâches séducteurs , Le laisseront en proie aux remords, aux douleurs. Il ouvrira les yeux, il connoîtra les hommes; Et, s'étant convaincu que le siècle où nous sommes N'est que corruption , intérêt, fausseté, Lui-même, il blâmera sa prodigalité. Ou redoute l'écueil quand on a fait naufrage. Et le malheur d'un fou sert à le rendre sage.

GÉRONTE

Cette sagesse-là lui coûtera bien cher.

JULIE, vivement.

Ses pertes désormais doivent peu vous toucher. Il est presque abymé; j'en suis trop avertie, Et j'ai de ses débris la meilleure partie.

GÉRONTE

La meilleure partie?

JULIE

Oui , sa terre est à moi.

Ses bijoux, son argent; j'ai presque tout.

GÉRONTE

Ma foi:

J'en suis charmé, ravi.

JULIE

J'ai bien conduit ma barque, Et je la conduirai dans le port.

GÉRONTE

Je remarque Qu'une femme prudente et qui se donne au bien Vaut cent fois mieux qu'un homme.

LE BARON

Oui.

Mais, par quel moyen Avez- vous pu?...

JULIE, l'interrompant.

Tantôt vous saurez notre histoire :

Elle vous surprendra... Mais, voulez-vous me croire? En cachant à Cléon qu'il est déshérité. Quand vous le reverrez, traitez-le avec bonté, Et laissez-lui penser qu'un excès de tendresse Calme votre courroux, excuse sa jeunesse. Et daigne se prêter à ses égarements.

Vous donnerez matière à des événements Qui précipiteront ses regrets et sa perte, Et qui rendront bientôt cette maison déserte.

Volontiers... A mon tour, je m'en vais le berner, Et c'est un vrai plaisir que je veux me donner.

LE RARON.'

Je vous seconderai , quoique peu propre à feindre. Mais il est des moments ovi l'on doit se contraindre. Et je sens , comme vous, que Julie a raison.

Page 1