ACTE I, SCÈNE XII
FORTUNÉ
En effet, je m'en aperçois depuis que je suis à son service. Il a changé mon nom ; au lieu de Normand, il m'a baptisé Fortune'. Voilà, je crois, la seule preuve de crédit que j'aurai de lui.
TIM ANTONI
Votre condition chez oun pareil maître doit être oun poste bien brillant?
FORTUNÉ
Je voudrois que quelque curieux en eût envie ! Savez-vous bien, signor Timantoni, que vous voyez en moi son laquais, son intendant, son valet de chambre, son cuisinier, son secrétaire et son lecteur.
TIMANTONI.
Avec tant d'emplois, votre fortoune sera bientôt faite.
FORTUNÉ
Effectivement : je suis laquais sans gage, intendant sans régie , valet de chambre sans profit, cuisinier sans provisions, secrétaire sans lourde bâton, et lecteur de mauvais ouvrages.
TIM ANTOM.
De mauvais ouvrages?
Oui; ce sont les siens qu'il me fait lire. Oh! que je me repens bien d'avoir quitté le maitre que je
servois au Mans! Il vouloit me faire de robe. Je serois, à l'heure qu'il est, sergent ou greffier. Peut-être je serois parvenu jusqucs au rang distingué de procureur. J'ai toujours eu de bonnes inclinations. Je me verrois dans le chemin de la fortune ; et, depuis deux ans que je sers celui-ci, je suis encore à toucher le premier mois de mes gages.
TIMANTONI.
Vous me surprenez.
FORTUNÉ
Vous ne connoissez pas mon maître ; il est savant, c'est tout dire. Il ressemljle à tous les autres. Ces messieurs sont-ils mal dans leurs affaires , ils ne sauroient payer. Sont-ils riches , ils sont aA'ares. Mais je n'en serai plus la dupe, et si jamais je sers encore un auteur, il faudra qu'il me donne un bon répondant.
TIM ANTOM.
Comment?
FORTU>É.
Oui; une caution pour mes gages.
TIMANTOISI.
Cela est de fort bon sens... {à part. ) Je crois qu'il ne sera pas impossible de le mettre dans nos intérêts.