‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de MarivauxChapitre 319 sur 329 · SCÈNE XVII. 48r · texte numérisé non relu

SCÈNE XVII. 48r

Me voyez-vous fàche'e ? Je suis très contente de vous; vous en agissez on ne peut pas mieux. Comment donc? vous m'offrez des maris tant que j'en voudrai ; vous m'en faites venir de Paris sans que j'en demande : y a-t- il rien déplus obligeant, de plus officieux? Il est vrai que je laisse là tous vos mariages : mais aussi il ne faut pas croire , à cause de vos rares bonte's, qu'on soit obligée vite et vite de se donner au premier venu que vous attirez de je ne sais où , et qui arrivera tout botté pour m'épouser sur votre parole. II ne faut pas croire cela; je suis fort reconnoissante, mais je ne suis pas idiote.

LUCinOR.

Quoi que vous en disiez, vos discours ont une aigreur que je ne sais à quoi attribuer, et que je ne mérite point.

LISETTE

Ah! j'en sais bien la cause, moi, si je voulois parler.

ANGÉLIQUE

Hem?Qu'est-ce que c'est que cette science que vous avez? Que veut-elle dire? Ecoutez, Lisette , je suis naturellement douce et bonne ; un enfant a plus de malice que moi : mais, si vous me fâchez, vous m'entendez bien, je vous promets de Ja rancune pour mille ans.

LUCIDOR.

Si VOUS ne vous plaignez point de moi , reprenez donc ce petit présent que je vous avois fait , et que vous m'avez rendu sans me dire pourquoi.

A> GÉLIQTE.

Pourquoi? C'est qu'il n'est pas juste que je l'aie. Le mari et les bijoux étoient pour aller ensemble, et en rendant l'un je rends l'autre. Vous voilà bien embarrassé! gardez cela pour cette charmante beauté dont on vous a apporté le portrait.

LrCIDOR.

Je lui en trouverai d'autres; reprenez ceux-ci.

AîîGÉLIQtTE.

Oh ! qu'elle garde tout, monsieur; je les jetterois.

LISETTE

Et moi, je les ramasserai.

LUCIDOR.

C'est-à-dire que vous ne voulez pas que je songe à vous marier; et que, malgré ce que vou» m'avez dit tantôt , il y a quelque amour secret dont vous me faites mystère.

ANGÉLIQUE

Eh ! mais, cela se peut bien : oui , monsieur , voilà ce que c'est, j'en ai pour un homme d'ici ; et quand je n'en aurois pas, j'en prendrai tout exprès demain pour avoir un mari à ma fantaisie.

SCÈ^E XVITI.

LUCIDOR, ANGÉLIQUE, LISETTE,

Je requiers la permission d'interrompre, pour avoir la déclaration de voule darnièi^e volonté, mademoiselle; retenez -vous voûte amoureux nouviau venu ?

ANGÉLIQTE.

Non ; laissez-moi.

MAÎTRE BLAISE

Me retenez-vous, moi ?

ANGÉLIQUE

Non.

MAÎTRE BLAISE

Une fois, deux fois, me voulez-vous?

ANGÉLIQUE

L'insupportable homme !

LISETTE

Êtes-vous sourd, maître Biaise? Elle vous dit que non.

MAÎTRE BLMSE^ a Lisette, en sonnant, à part.

Oui, ma mie... ( haut. ) Ah çà , monsieur, je vous prends à témoin comme quoi je l'aime , comme quoi aile me repousse; que si aile ne me

prend pas, c'est sa faute , et que ce n'est pas sur moi qu'il en faut jeter Teudosse... ( « Lisette^ à part. ) Bonjour, poulet... (ù foit>.) Au demeurant ça ne me surprend point. Mademoiselle Angélique en refuse deux, aile en refuseroit trois , aile en refuseroit unboissiau;il n'y en a qu'un qu'aile envie. Tout le reste est du fretin pour elle , hors monsieur Lucidor, que j'ons deviné drès le commencement.

A>GÉLiQUE, outrée.

Monsieur Lucidor !

MAÎTRE BLAISE

Li-même : n'ons-je pas vu que vous pleuriez quand il fut malade , tant vous aviez peur qu'il ne devînt mort ?

LUCIDOR.

Je ne croirai jamais ce que vous dites-là; Angélique pleuroit par amitié pour moi.

ANGÉLIQUE

Comment, vous ne croirez pas ! Vous ne seriez pas un homme de bien de le croire. JM'accnser d'aimer à cause que je pleure, à cause que je donne des marques de bon cœur ! Eh mais ! je pleure tous les malades que je vois, je pleure pour tout ce qui est en danger de mourir: si mon oiseau mouroit devant moi, je pleurerois; dirat-on que j'ai de l'amour pour lui?

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