‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de MarivauxChapitre 97 sur 329 · SCÈNE IX. i · texte numérisé non relu

SCÈNE IX. i

LE MARQUIS

Oui ; mais je songe à une chose : n'y auroit- il pas moyen de me . sauver les deux cent mille francs? Je vous parle à cœur ouvert.

LA COMTESSE

Reffardez-moi dans cette occasion - ci comme un autre vous-même.

LE MARQUIS

Ah! que c'est bien dit, un autre moi-même!

LA COMTESSE

Ce qui me plait en vous , c'est votre franchise , nui est une qualité' admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs ?

LE MARQUIS

C'est que Hortense aime le chevalier. Mais, à propos, c'est votre parent.

LA COMTESSE

Oh ! parent de loin.

LE .MARQUIS

Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'à faire semblant de vouloir l'épouser: elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien; son refus me servira de quittance.

LA COMTESSE

Oui-da , vous pouvez la tenter. Ce n'est pas

i5o LE LEGS,

qu'il n'y ait du risque; elle a du discernement, marquis.Vous supposez qu'elle vous refusera; je n'en sais rien : vous n'êtes p/iïi un homme à dédaigner.

LE MARQUIS

Est-il vrai ?

l^A COMTESSE.

C'est mon sentimeiitv

LE MAKQtia'Sj

Vous me flattez, vous encoiiragcz ma franchise.

LA COMTESSE

Vous encouragez ma franchise ! Eh ! mais en êtes-vous encore là ? Mettez-vous donc daus l'esprit que je ne demande qu'à vous obliger. Entendez-vous ? Et que cela soit dit pour toujours. LE M A non s.

Vous me ravissez d'espérance.

LA COMTESSE

Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot?

LE MARQriS.

J'espère que non. En tout cas, je lui jiaierois la somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon cœur ait la bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.

SCÈNt IX. i5i

LA COMTESSE

Hélas! elle seroit donc bien difficile? Mais , marquis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez?

LE MARQUIS

Non , vraiment; je n'ai pas osé le lui dire.

LA COMTESSE

Et le tout par timidité? Oh! en vérité, c'est la pousser trop loin ; et tout amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas : ce n'est pas se rendre justice.

LE M ARQr is.

Elle est si sensée, que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?

LA COMTESSE

Et cela devroit être fait. Peut-être vous attend-elle. Vous dites qu'elle est sensée : que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose.Parlez, marquis, parlez; tout ira bien.

LE MARQUIS

Hélas! si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien , et de mépriser l'amour 1

Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus

i52 LE LEGS.

naturel! cela ne seroit pas raisonncible. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart, que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnête et de fort involontaire : c'est le plus doux sentiment de la vie ; comment le haïrois-je?Non, certes; et il y a tel homme à qui je pardonnerois de m'aimer, s'il me l'avouoit avec cette simplicité de caractère, tenez, que jelouois tout-à-l'heure en vous.

LE MARQUIS

En effet, quand on le dit naïvement comme on le sent...

LA COMTESSE

Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grâce ; voilà ce que je pense. Je ne suis pas une ame sauvage.

LE MARQUIS

Ce seroit bien dommage. Vous avez la plus belle santé.

LA COMT ESSE, rt ^?arf.

Il est bien question de ma santé, (/lauf.*) C'est l'air de la campagne.

LE MARQUIS

L'air de la ville vous lait de même : l'œil le plus vif, le teint le plus frais...

Page 1