ACTE I, SCÈNE III
8oit que d'un tel bonheur l'impression si chère, Dans l'ame qu'il remplit s'enferme tout entière, Soit que plus il est grand, moins elle ose en jouir, Et pense à tout moment le voir s'évanouir. Veuille le ciel , témoin du nœud qui nous engage. Ne pas tourner, hélas! mes craintes en présage! Mais toujours l'avenir se noircit devant moi ; J'éprouve à chaque instant je ne sais quel effroi, Même auprès d'un époux, dans les bras de ma mère. Et la félicité semble m'étre étrangère.
Peut-être en mon espi'it les malheurs de l'état Ont jeté ces terreurs que ma raison combat. Sans doute aussi l'absence et les dangers d'un père Mêlent à notre joie un chagrin qui l'altère. Pourquoi Virginius n'en est-il pas témoin? Combien il vous chérit, seigneur! avec quel soin De votre tribunat il me contoit la gloire. L'orgueil patricien vous cédant la victoire, Et le peuple, vengé des abus oppresseurs, Comptant Icilius parmi ses défenseurs!
Mon ame avidement écoutoit ce langage, Et quand il vous louoit je l'aimois davantage. Et maintenant ce père est éloigné de nous ! Il ne m'entendra point vous nommer mon époux! L'hymen offre à nos yeux ses pompes éclatantes; Loin de cet appareil il veille sous des tentes. Exposé chaque jour aux périls les plus grands Pour défendre des murs où régnent des tyrans !
ICILIUS
J'ai regret comme vous qu'une ame paternelle
S'arrache à des plaisirs toujours si doux pour elle ;
Mais ses ordres sacrés en hâtent le moment:
Notre amour obéit à son empressement.
«Je veux à mon retour, écrit-il à Plautie,
« Revoir Icilius époux de Virginie. »
Aurois-je mérité votre main , votre cœur,
Si j'eusse mis obstacle à mon propre bonheur?
Il alloit s'accomplir, à l'instant où la guerre
Contre nos ennemis appela votre père :
Je vis par son départ notre hymen suspendu.
Il crut à nos désirs être bientôt rendu ;
Que le Sabin,aujoug vainement indocile,
Nous préparoit encore un triomphe facile.
Mais ce n'est plus le temps où ces grands dictateurs.
Ces guerriers citoyens, ces héros laboureurs ,
Prompts à venger l'état et pressant la victoire ,
De vaincre et d'abdiquer briguoient la double gloire;
Revoloient du triomphe aux rustiques travaux,
Et réprenoient le soc en quittant les faisceaux.
Des Romains aujourd'hui tel n'est plus le génie :
L'esclavage toujours produit l'ignominie;
Et sous des chefs vaincus sans doute nos soldats
Passeront dans leur camp la saison des combats.
Et mon père?...
ICILIUS
Sur lui ne prenez point d'alarmes:
Le Sabin, enivré du succès de ses armes, A cru que notre camp pouvoit être forcé; Mais par nos légions il s'est vu repoussé;