‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 1 sur 345 · Chefs-d'oeuvre dramatiques · texte numérisé non relu

Chefs-d'oeuvre dramatiques

La vie de certains auteurs est l'expression de leur œuvre. Si l'on préfère, on peut dire que l'œuvre de ces auteurs est l'expression de leur personnalité et de leur vie. En y apportant quelque complaisance, de l'ingéniosité, il n'est pas d'écrivain — philosophe, romancier, dramaturge ou poète — dont on ne puisse mettre en parallèle les ouvrages, le caractère et la vie.

Si l'on voulait procéder ainsi pour Regnard, il ne serait pas autrement difficile de découvrir tels traits, dans son théâtre, ayant avec lui-même un rapport plus ou moins immédiat. Toutefois, l'œuvre de Regnard semble plus représentative de son époque, moralement et littérairement parlant, que de son créateur, et c'est sous cet angle que nous l'examinerons. 11 est vrai que Regnard est lui-même très représentatif de son siècle.

Il y a, dans la vie de Regnard, un épisode hautement pittoresque, voire un peu tragique. Par ailleurs, et bien qu'il ait vécu de manière plutôt dissolue, la vie de l'auteur des Folies Amoureuses manque d'événements marquants. Bourgeois, mais très réelle-

INTRODUCTION

ment grand seigneur par la fortune, Regnard mena la vie des hommes de sa condition et de son temps, vie dont ses pièces présentent un tableau satirique mais exact. Il était de Paris ; ses parents, honorables commerçants des Halles, s'étaient enrichis dans le négoce des salines. Il naît en 1655 et reçoit les prénoms de Jean- François. Il eut cinq soeurs et deux frères. Il avait deux ans et, demi, lorsque son père, Pierre Regnard, mourut. Élevé en gentilhomme, sa jeunesse première fut rien moins que studieuse. Il était paresseux ; il le demeura. Son excuse est pour le moins autant dans sa fortune que dans sa nature de poète. A propos de Regnard, on ne peut véritablement pas parler de vocation littéraire. Il se mit tard au théâtre, non sans avoir, au préalable, composé de petits vers. Cependant, à l'entendre, il aurait rimé dès l'âge de douze ans :

Un démon, ennemi du repos de ma vie.

De rimer en naissant m'inspira la folie. Et je n'eus pas encore assemblé douze hivers, Qu'errant sur l'Hélicon, je composais des vers.

Il faisait cela en amateur, et sa passion réelle était autre part : dans les voyages. 11 cessera tout d'un coup de voyager, mais, durant une dizaine d'années, il ne demeurera pas en place. Il n'avait pas vingt ans qu'il courait les routes du monde. Tour à tour, il visite l'Italie, Constantinople, la Syrie, la Belgique, l'Autriche, l'Allemagne, la Pologne, la Hollande, la Suède, le Danemark. Il poussera jusqu'en Laponie.

INTRODUCTION

Plus tard, il tirera des impressions, des souvenirs de ces déplaœments, et cela formera d'agréables petits ouvrages.

Outre le goiît du voyage, il avait aussi celui du jeu. Regnard fut un joueur impénitent, d'ailleurs heureux. Un joueur qui gagne est à demi pardonné ! Regnard gagnait. Sachons-lui gré d'avoir nargué la chance au point d'écrire le Joueur, satire morale, et l'une de ses meilleures pièces.

C'est au cours d'un voyage en Italie qu'il lui arriva la chose fâcheuse qui marqua sa vie d'un trait presque byronien — déjà !... Pour ce voyage, — c'était en 1678 — Regnard avait pris avec lui un certain gentilhomme de Picardie, à peine son aîné de deux ans, M. Aucousteaux de Fercourt. D'abord, tout alla bien. En passant par Bologne, le futur auteur des Ménechmes fît la gracieuse rencontre, un soir de carnaval, c'était fatal, de Madame de Prade, l'Elvire de son petit roman la Provençale. Le hasard devait jouer un singulier rôle dans l'intrigue qui se noua. Ce fut par hasard, en effet, que Regnard retrouva sa belle Arlésienne à Rome ; le hasard fut plus grand encore qui la mit, avec son mari, sur le même bateau que Regnard et son ami faisant voile, de Gênes, vers Marseille.

En ce temps-là, la Méditerrannée était sillonnée de corsaires. L'Algérie se trouvait en guerre avec l'Angleterre. Au reste, les Barbaresques n'y regardaient pas de si près ; pour eux toute prise était bonne, quel que fût son pavillon. Le bateau qui portait Regnard, Aucousteaux de Fercourt, M. et Madame de Prade,

INTRODUCTION

arborait précisément le pavillon anglais, et la malchance voulut que l'on rencontrât deux navires du fameux corsaire Messo-Morto. On ne se rendit pas sans combattre, pourtant il fallut se rendre. Transportés à Alger, mis en vente, achetés par un nommé Achmet-Thalem, notre poète et ses compagnons de voyage connurent les douceurs de l'esclavage. Les fers aux pieds, copieusement nourris de coups de bâton, ils durent exécuter les plus pénibles travaux. Aucousteaux et Regnard obtinrent la promesse d'être rendus à la liberté, contre une somme de douze mille livres chacun, mais, en attendant que l'argent vînt de France, la captivité n'en continuait pas moins. On tenta de fuir. Découverts, le gentilhomme picard et le bourgeois de Paris reçurent un certain nombre de coups de nerf de bœuf sur la plante des pieds, afin de les aider à retrouver les noms de leurs complices. Le premier supporta l'épreuve bouche close ; quant au pauvre Regnard, sensible et sans héroïsme, il avoua tout ce que Ton voulut. Enfin, l'argent arrive. Achmet-Thalem se contente de dix mille hvres. Des deux mille livres restantes on obtient la libération de Madame de Prade. Quant au mari, il s'en tira seul, plus tard !... Deux mille livres, pour une jolie femme, c'était peu. Il s'est trouvé des biographes de Regnard pour douter des charmes de la bonne amie du poète. Pour le bon goût de notre auteur, nous fermerons l'oreille à ces méchantes insinuations...

La captivité de Regnard avait duré huit mois. Rentré en France en 1679, il en quitte au mois d'avril

INTRODUCTION

1681, pour un grand tour aux pays du nord. C'est alors qu'il pousse jusqu'en Laponie. A partir de

1682, il ne voyagera plus qu'à petites distances de Paris. Le jeu, le monde, le théâtre et peut-être aussi un sincère amour suffiront à l'occuper. En 1683, il achète, fort cher, la charge de trésorier de France aux finances, charge dans laquelle il demeure dixsept années.

Celle dont il devint amoureux, et qui semble bien avoir été l'unique passion de sa vie, n'était pas trop digne de lui. Le monde des « demi-filles » d'alors en comptait peu de plus connues que les soeurs Loyson. La bonne compagnie se pressait chez elles. On y jouait. Le jeu y mena probablement Regnard. L'une était blonde et s'appelait Doguine ; l'autre était brune et répondait au nom symbolique de Tontine : Regnard s'en éprit au point qu'il voulut l'épouser. Il avait de l'illustration, une charge honorable, de la fortune, et cependant la belle, sur les conseils de sa mère, lui préféra un vieillard, noble sans doute, riche, cela s'entend : M. de la Boissière. Ainsi l'auteur du Légataire échappa-t-il au ridicule et encore au déshonneur de donner son nom à une gourgandine.

Quelque temps avant sa mort, il composa, pour une amie, ces petits vers, qui nous le montrent plein de sagesse :

De deux grains de philosophie

Je sais assaisonner ma vie ;

Fortune, garde tes faveurs :

Un peu de bon sens rectifie

Chez moi les vulgaires erreurs.

IX la

INTRODUCTION

Ma conduite le justifie.

Ces grands, ces illustres revers,

Dont je viens de voir les exemples,

M'empêchent de bâtir des temples

Aux idoles de l'univers.

Quoique le ciel qui vous caresse Ne m'ait pas fait de biens ample profusion, Je lui dis tous les jours en forme d'oraison :

« N'augmente rien à ma richesse,

« Retranche à mon ambition. »

Il n'avait pas cinquante-cinq ans quand il mourut, des suites d'une indigestion, dans son château de Grillon, près de Dourdan. Sa fin soudaine fit penser à Voltaire qu'il s'était suicidé. On le savait tombé dans une mélancolie sombre accrue par une malheureuse dartre qui lui couvrait la face. « C'est une grande mortification pour moi, disait-il, de me voir attaqué par l'endroit le plus sensible. » Quoi qu'il en soit, il mourut, et ce fut ce jour-là une perte irréparable pour les lettres françaises.

Trois traits de la vie de Regnard marquent l'oeuvre de l'écrivain. 11 était grand seigneur et paresseux. Cela le porta toujours, et bien qu'il ait beaucoup produit, à faire de la littérature un peu en amateur. A tout prendre, ces trois traits sont bien d'un homme de son temps. Grand seigneur, il traitera de haut et avec désinvolture son art même ; paresseux, il se contentera trop aisément et acceptera des colla-

INTRODUCTION

borations regrettables ; amateur, il ne consacrera au travail que ses heures libres de galanteries et de jeux.

La Provençale, le petit récit romanesque dans lequel il raconte, en l'arrangeant agréablement, son aventure avec la belle Madame de Prade et ses tribulations en Algérie, lui sert de débuts littéraires. Abordant le théâtre, il écrit une tragédie, Sapor, lamentable « devoir » où l'on trouve un peu d^I phigénie, un peu de Britannicus, et beaucoup d'Andromaque. Au surplus, l'influence de Racine, on la suivra dans toute l'œuvre de Regnard ; elle va souvent jusqu'aux réminiscences. Regnard était plein du souvenir des grands maîtres de la scène française au XVII® siècle. Plus d'une fois, il nous donne à penser à Corneille, à Molière. Il prend, ou, si l'on préfère, disons qu'il garde les personnages de ce dernier ; il se rappelle certains de ses mots, certains de ses vers, mais c'est de Racine surtout que le tour de sa langue se rapproche, encore que le style de Regnard soit très personnel et très représentatif du style de son siècle.

Avant de rien faire représenter sous son nom, il collabore secrètement aux pièces que Fatouville, conseiller au Parlement de Rouen, donnait aux Italiens. Enfin, en 1688, il signe seul et fait jouer le Divorce, puis la Descente d'Arlequin aux Enfers. 11 rencontre son premier succès avec l'Homme à bonnes fortunes, en 1690. Viennent ensuite la Critique de l'Homme à bonnes fortunes, les Filles Errantes, la Coquette, farces de ton et de sujet légers. Regnard,

INTRODUCTION

cependant, s'achemine rapidement vers la comédie. Ayant fait la connaissance de Dufresny (au théâtre, La Rivière), il va accepter quelque peu son aide, déplorable pratique dont il se défera difficilement. Après Dufresny, Gâcon, l'auteur du Poète sans fard, sorte d'aventurier de lettres, lui prête son concours. Ce sont bien là façons de grand seigneur et de paresseux : le premier n'attache pas assez de prix à la littérature pour se formaliser d'un semblable procédé, le second est trop naturellement intéressé à l'affaire pour réclamer. Rappelons-nous que Lamartine, grand seigneur authentique, dont la première préoccupation fut toujours la politique, et qui considérait la poésie comme un passe-temps, laissait à ses secrétaires le soin de trouver les rimes manquantes aux poèmes qu'il avait composés au cours de ses promenades.

Assurément, on a exagéré la part de Gâcon dans les comédies de Regnard ; le poète sans fard s'est luimême beaucoup trop flatté. Les commentateurs de Regnard se sont également montrés trop enclins à excuser Regnard. Le peu qui soit à Gâcon dans l'œuvre de Regnard, il est regrettable que ce dernier le lui ait laissé mettre. Ces manières sont peut-être susceptibles d'en imposer aux écrivains crottés : elles sont sans dignité. Si l'on accorde au collaborateur anonyme plus que son bien, l'autre en est responsable.

Les défauts de Regnard — voire ses vices — l'ont quelquefois servi. C'est ainsi qu'aimant le jeu, fidée lui est venue de se railler du joueur. La vivacité, le brio de son style, il les doit à sa paresse. Il gagne en naturel ce qu'il perd à ne point suffisamment remettre

INTRODUCTION

son travail sur le métier. C'est chose plaisante d'entendre les critiques lui faire la leçon. Aujourd'hui, nous ne lui adresserons pas de sanglants reproches, pour avoir accouplé consentit et fils, réserve et grève, ou écrit dote pour rimer avec radote.

Avant d'accueillir les grandes œuvres de Regnard, le Théâtre-Français lui monta trois pièces en un acte : Attendez-moi sous forme, la Sérénade, le Bal, trois petites choses pleines de verve et de fantaisie. Le Joueur parut devant la rampe en 1696 ; le Distrait, l'année suivante. Démocrite amoureux est de 1700 ; les Folies Amoureuses, de 1704; les Ménechmes, de 1705 ; le Légataire Universel, de 1708.

Opposé au Joueur, le Distrait, par certains côtés, est supérieur. Le premier acte est extrêmement brillant. Mais, dans l'ensemble, la pièce ne présente pas l'intérêt soutenu du Joueur, encore que le caractère de Léandre (le Distrait) soit mieux venu, plus consistant, que celui de Valère.

M. Lanson a écrit : « Regnard est un vaudevilliste qui a du style, un Ouvert qui aurait le vers de Molière. » Ce jugement trop sévère n'est pas entièrement vrai. L'auteur du Légataire n'a point le vers de l'auteur du Misanthrope. La langue de Regnard est souple, rapide, légère, facile, brillante, claire, solide ; littérairement il se pourrait qu'elle vaille mieux que la langue de Molière. Regnard est plus artiste ; Molière plus humain. Quelquefois Regnard est un peu maniéré ; son adresse verbale ne creuse pas profond dans les sentiments. Molière simple, franc, naturel, épuise le cœur et la conscience. Même dans la

INTRODUCTION

farce, Molière est un observateur. Il nous force à réfléchir. Par là, il est moraliste. Peu soucieux de la vraisemblance, Regnard mérite le qualificatif de vaudevilliste ; il fait rire ; il ne songe pas à autre chose. Ses pièces ne sont cependant pas dénuées d'observation. Il a le sens de la satire et de la caricature. Ses personnages sont vrais. Ils ne sont pas complets. Il n'observe l'homme que d'écorce. Il est superficiel. Il manque d'émotion. Regnard n'a point souffert ; la vie lui fut trop commode. Il a bien vu les travers de ses contemporains ; il s'en est amusé ; nous nous en divertissons. Il lui aurait fallu descendre en lui-même. Il ne semble pas en avoir eu le loisir.. Faute d'humanité, faute de profondeur dans la psychologie, Regnard reste bien au-dessous de Molière. Chez Molière les types abondent, marqués de traits définitifs, éternels ; presque toutes ses pièces sont des comédies de caractères. Chez Regnard, celles-là même qui s'annoncent comme telles, le Joueur, le Distrait, tournent au vaudeville. Cependant, si elles témoignent du don médiocre de leur auteur pour créer des types humains, elles montrent son talent à présenter, en les tournant à la caricature, les mœurs de la société de son temps.

De ce point de vue, ainsi que du point de vue littéraire, Regnard est un écrivain de transition. Il prolonge Molière ; il annonce Marivaux. Son style tient du xvii^ et du xviii^ siècles ; ses personnages pareillement. Voltaire a dit du théâtre de Molière,

INTRODUCTION

peintre et critique de la société de son temps, que c'est une « école de la vie civile ». Dans une certaine mesure, le théâtre de Regnard est, non pas une école — il n'est pas marqué de traits suffisamment généraux pour cela, mais il est un tableau assez exact de la vie civile de son époque. Comme Molière, Regnard emprunte beaucoup à Plaute ; leurs personnages sont les mêmes : quelle différence pourtant des uns aux autres ! Entre un valet de Molière et un valet de Regnard, il n'y a pas cinquante ans : on peut juger au langage du second de l'évolution des idées et des mœurs. En dépit d'une certaine liberté, combien il y a plus de tenue chez le premier. Regnard nous achemine à la Régence.

Voici les jeunes gens de Molière ; on ne les donnerait pas pour des modèles de vertu ; ils ne sont cependant point dépourvus de naïveté. Même lorsqu'ils trompent un père, tout sentiment de respect ne les abandonne pas. Ils sont très <( gentilshommes ». Avant de céder aux expédients, ils ont à combattre d'honnêtes scrupules. Les jeunes gens de Regnard font trop souvent penser à des chevaliers d'industrie. La manière dont le Chevalier, des Ménechmes, berne son frère, rappelle singulièrement la manière d'un adroit voleur. Quant à Valère, c'est plus qu'un joueur : un cynique coquin. Le public de Molière aurait-il supporté la scène du Joueur, où Valère met en gage le portrait d'Angélique ? Quand Regnard ose cette scène, le règne de l'amour précieux est passé. L'amour se fait badin et réaliste. Il ne se confond plus avec l'honneur pril a cessé d'être un stimulant de

INTRODUCTION

l'honneur. On salue encore les femmes très bas, mais on ne se met plus en frais de toilette morale pour leur plaire. Même à leurs yeux, la vertu est un peu ridicule. Le théâtre de Regnard est ici un fidèle miroir.

Très significatifs de l'évolution des esprits sont les rapports entre maîtres et valets, dans les pièces de Regnard. Chez Molière, les valets — survivance des esclaves de Plaute ! — ne sont jamais que des auxiliaires momentanés. Le maître a recours à leurs services, à leur « complaisance » dans les moments désespérés. Chez Regnard, les valets sont des auxiliaires de tous les moments. Aussi, malgré les « monsieur » et les quelques « maraud », il s'établit comme une camaraderie entre le maître et le valet. Valentin, des Ménechmes, parle au Chevalier sur un ton d'égalité impertinente, qui ne prend assurément point la peine de dissimuler l'opinion que l'on a du noble seigneur :

Si vous ne mentez pas, monsieur, je vous croirai...

Le dernier des gentilshommes, quarante ans plus tôt, n'aurait point toléré ce mot. Les jeunes gens de Molière, infatués, avec une sorte de candeur de leur supériorité, parlent avec hauteur ; ils commandent, ils menacent — et le bâton suit parfois la parole ! Il faut vraiment qu'ils soient apeurés et incapables de se tirer eux-mêmes d'un mauvais pas — précisément parce que les moyens de fourberie leur sont étrangers — pour qu'ils réclament l'aide de leur valet. On les voit supplier, se jeter à ger-oux'. C'est le cas

INTRODUCTION

des Fourberies de Scapin. Qu'on y regarde de près : il y a beaucoup moins de familiarité, beaucoup moins d'abaissement dans l'acte de Léandre que dans tout ce que le Chevalier, des Ménechmes, supporte de Valentin. Socialement, le geste de Léandre ne signifie rien ; c'est le geste tout spontané de la jeunesse. La morgue de Scapin, dictée par un sentiment de revanche, fait tomber à peine pour un instant une barrière en réalité très haute entre les deux personnages. Dans les mêmes circonstances Valentin aurait une bien autre familiarité; loin d'être spontané et juvénile, l'agenouillement du Chevalier s'accompagnerait de raillerie et, par là même, serait un peu dégradant.

Si l'on compare les jeunes filles de Regnard à celles de Molière, on fera des observations identiques. Chez elles aussi, le relâchement du langage nous surprend. Les jeunes filles de Molière sont demeurées soumises, craintives, timides. Il faut absolument que la servante-amie les entraîne. Mariane, de Tartuffe, est tremblante devant son père. Angélique a besoin d'être soutenue dans sa résistance par Toinette. Les jeunes filles de Molière sont romanesques, mais bien élevées, discrètes et très pures. Agnès est adorable. Quand Regnard écrit, Agnès n'est plus possible. Isabelle, du Distrait, ne la rappellera par instants que de très loin. Aucune jeune fille de Molière ne pourrait jouer Agathe, des Folies Amoureuses : on ne verrait dans ce rôle que Toinette, la servante du Malade Imaginaire.

Les servantes de Regnard sont charmantes. Elles ont de l'esprit, de la fantaisie, de la malice et beau-

INTRODUCTION

coup de vie. Elles viennent tout droit de Molière. La différence avec leur modèle est celle que nous notons pour les jeunes gens, pour les valets^ pour les jeunes filles, à savoir, une familiarité, une hardiesse, une verdeur de langue, un relâchement général enfin dans la tenue, dans l'expression, dans l'esprit qui désigne l'époque où elles furent conçues. Les servantes de Regnard sont les sœurs aînées des soubrettes du XVI 11^ siècle. Les valets et les servantes de Regnard ont une plaisante façon de se dire : « Mon enfant ! » — Décidément, si près encore de Molière, nous sommes déjà loin du grand siècle. Un détail de l'art du meuble marque admirablement le passage d'une société à une autre : la grande chaise est devenue le petit fauteuil !... C'est là toute la philosophie du xvm^ siècle commençant, en opposition avec la majesté du règne de Louis XIV dans sa gloire pleinière ; c'est celle même de l'art de Regnard mis en regard de l'art de Molière.

Page 1