‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 158 sur 345 · ACTE I — SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE I — SCÈNE VII

Ali ! que ce mont Cenis est un pas ridicule !

Vous souvient-il, monsieur, quand ma maudite mule

Me jeta par malice en ce trou si profond ?

Je fus près d'un quart d'heure à rouler jusqu'au fond.

ÉRASTE

Ne badine donc point ; parle d'autre manière.

CRISPIN

Puisque vous souhaitez une phrase plus claire, Je vous dirai, monsieur, que j'ai vu le jaloux, Qui m'a reçu d'un air qui tient de l'aigre-doux. Il faudra du canon pour emporter la place.

ÉRASTE

Nous en viendrons à bout, quoi qu'il dise et qu'il fasse ; Et je ne prétends point abandonner ces lieux. Que je ne sois nanti de l'objet de mes vœux. L'amour, de ce brutal, vaincra la résistance.

CRISPIN

J'aurais pour le succès assez bonne espérance. Si de quelque argent frais nous avions le secours : C'est le nerf de la guerre, ainsi que des amours.

ÉRASTE

Ne te mets point en peine ; Agathe, en mariage,

A trente mille écus de bon bien en partage.

Quand elle n'aurait rien, je l'aime cent fois mieux

Qu'une autre avec tout l'or qui séduirait tes yeux.

Dès ses plus tendres ans chez -ma mère élevée,

Son image en mon cœur est tellement gravée,

Que rien ne pourra plus en effacer les traits.

Nos deux cœurs, qui semblaient l'un pour l'autre être faits,

Goûtaient de cet amour l'heureuse intelligence.

Quand ma mère mourut. Dans cette décadence.

Albert, ce vieux jaloux que l'enfer confondra, Par avis de parents, d'Agathe s'empara.

Je ne le connais point ; et lui, comme je pense, De moi, ni de mon nom, n'a nulle connaissance. On m'a dit qu'il était d'un très fâcheux esprit, Défiant, dur, brutal.

CRISPIN

Et l'on vous a bien dit.

Il faut savoir d'abord si dans la forteresse Nous nous introduirons par force ou par adresse ; S'il est plus à propos, pour nos desseins conçus. De faire un siège ouvert, ou former un blocus.

ÉRASTE

Tu te sers à propos des termes militaires ; Tu reviens de la guerre.

CRISPIN

En toutes les affaires, La tête doit toujours agir avant le bras. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vois des combats J'ai même déserté deux fois dans la milice. Quand on veut, voyez-vous, qu'un siège réussisse. Il faut, premièrement, s'emparer des dehors, Connaître les endroits, les faibles et les forts. Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe. On ouvre la tranchée, on canonne la place, On renverse un rempart, on fait brèche : aussitôt On avance en bon ordre, et l'on donne l'assaut ; On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille. C'est de même à peu près quand on prend une fille N'est -il pas vrai, monsieur ?

ÉRASTE

A quelque chose près.

La suivante Lisette est dans nos intérêts.

Page 1