‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 309 sur 325 · ACTE IV, S ci: NE · texte numérisé non relu

ACTE IV, S ci: NE

COUCY, ittirctant, et ie jctantà ses pieds.

Ah ! je meurs à vos pieds.

Vous m'oseï retenir?

COOCY.

Oui, je l'ose, inhumaine!

GABRIELLE, avcc itupétuosilé.

Téméraire! c'est là le vrai soin qui t'amè«ie! De mon fatal amour tu veux m'entreteiiir, De mes regrets honteux m'accabler à loisir, M'enivrer de mon crime!... Ah! ce transport coupable Enfin à ma vertu te rend moins redoutable, lîaoul veut deveiyr indigne de mon cœur; Il faudra le hair, c'est mon plus grand malheur.

COUCY, la retenant encore.

Ingrate! rougissez d'un soupçon qui m'outrage. A vous parler encor c'est l'honneur qui m'engage.

{Elle commence à lécouter.) Tantôt du foible amour les plaintives douleurs, En nous attendrissant, ont relâché nos cœurs: La mort fut votre espoir et votre unique envie ; Je veux qu'un beau triomphe assure votre vie. C'est moi qui la troublai , seul j'en fais le tourment; Renoncez... pour jamais... à ce funeste amant...

(n part.) Ciel! et Raoul prononce un arrêt si terrible?

(à Gabriel le. ) Oui , j'txige de vous ce qui m'est impossible. Mais nos cœurs ont besoin dans ce moment cruel

De se prêter encore un secours mutuel.

Pour régler mon destin, c'est vous que je contemple,

Et ma \ie ou ma mort dépend de votre exemple/

Fixez, encourajjez mes esprits éperdus;

L'un à l'autre, eu tout temps, nous dûmes nos vertus.

GABRIELLE, avec doiiceur.

Eh bien! mon cher Raoul, que des chaînes si belles. Que formoient ces vertus, soient toujours dignes d'elles!

[avec une véhémence qui s'échauffe par degrés. ) Les grandes passions naissent dans un grand cœur : Qui les sent fortement sait en être vainqueur. Le courage n'est jioint dans la froideur stoïque; C'est uue ame de feu qui seule est héroïque. Je sens que notre amour ne se peut étouffer, Mais c'est en l'épurant qu'il en faut triompher. Songe, en nos premiers ans, quelles rapides flammes, Au seul nom de vertu venoient saisir nos araes; Comme, leur union redoublant leur vigueur. Toutes deux s'excitoient , se portoient vers l'honneur! Comme l'amour lui-même à la gloire fidèle, Fut un flambeau de plus qui nous guida vers elle! Tu viens de lalluuîer le même zèle eu moi; Je vois qu'à mes discours il se réveille eu toi. Prévenons à l'instant, dans l'ardeur qui nous presse. Quelque lâche retour, quelque indigne foiblcase. Proîitant du transport qui vient nous émouvoir, Prouieitons-nous de viv.e, et de ne plus nous voir. Taudis que, loin des rois, je vais dans ces asiles Consacrer tous mes jours à des vertus tranquilles ,

ACTK IV, SCKNE II. 4 29

Sur iiii jilus grand théâtre, en triomphe porté,

Oracle de la France et de l'humanité,

l'résentez aux mortels le tlambcau du génie;

Kn éclairant le monde, honorez la patrie.

Ami de votre maître, allez devant ses pas

Être encor son égide au milieu des combats;

Et , de vos grands succès m'olfrant toujours l'hommage,

Quand l'amour vous viendra retracer mon image,

Alors de vos vertus me croyant le témoin ,

Pour les accroître encor prenez un nouveau soin.

C'est ainsi qrféloignant l'ombre même du crime,

Notre amour deviendroit un sentiment sublime,

Et que, malgré l'hymen, le devoir et le sort,

Nous pourrions à jamais nous aimer sans remord.

coucv, à part.

Où suis-je?... quelle ivresse en mes sens excitée!... Par un torrent de feu mon ame est emportée! Que je sens de plaisirs et de tourments divers! Quel cœur m'avoit choisi! quelle amante je perds! Son excès de vertu me désole et m'enchante.

(à Gabriclle.) Vergy, par votre voix que la gloire est puissante !

{à part. ) Quel est de la beauté le charme séducteur! Qui peut contre elle-même armer un foible cœur?

(à Gabrielle.) C'en est fait; je dois compte au monde, ù ma patrie, Des trésors dont par vous mon ame est enrichie. Combien je serois vil de les ensevelir!

C'est votre ouvrage en moi qu'il me faut embellir.

Sûr d'être eucore aimé, je renais pour vous plaire;

Je vivrai pour la France, à nos deux cœurs si chère;

Pour tant d'iufortunés... qui le sont moins que nous.

Je veux entendre dire à cent héros jaloux :

« Raoul, sans nul espoir, privé de GaLrielle,

« Eut la force de vivre et d'être aussi grand qu'elle. »

GABRIELLE

Je reconnois Raoul : ce glorieux vainqueur,

S'il l'eût moins mérité, n'auroit pas eu mon cœur...

Il est temps d'exercer ma constance*et son zélé...

[dun ton ému. ) Allons... séparons-nous.

cov c\ , en frémissant, et après un peu de silence. Mon courage chancelé!

GABRIELLE, le regardant avec fermeté.

Non , seigneur.

COUCY

Pardonnez!... Prêts à se séparer, Nos cœurs par plus de nœuds semblent se resserrer...

(à part.) Triomphe douloureux, plein d'horreurs et de charmes!

GABRIELLE

(à part.) Eh ! me coûte-t-il moins? Dé.obons-lui mes larmes.

[Elle s'éloigne.) COUCY, ta suivant.

Ah! je les sens tomber jusqu'au fond de mon cœur.

GABRIELLE, s' arrêtant.

Cher Raoul!... pour jamais... hélas!...

Page 1