‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 50 sur 208 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

FORLISE,DUMONT.

nu MO NT.

Voilà des gens bien reçus pour avoir attendu trois heures!

F on LISE.

Ils s'en vont les plus contents du monde... [appelant un de ses gens.) Holà! he'! quelqu'un? Si Dorilas vient, qu'on le laisse entrer... Ma traf>«'die l'ctoiniera, sur ma parole. Comment ai-je pu trouver un pareil sujet? Non, je n'en reviens pas. Qu'on dise qu'il n'y a pins rien de neuf; oui, pour des esprits stériles; mais pour ces heureux génies favorisés des cieux... Monsieur Dumont, il faut passer aux Français, leur demander lecture d/nia part pour Dorilas : je veux lui faire j)résent do ma tragédie.

I) r MONT.

.\!(iiisienr le iiiairpiis est rii,i{;iiifi(|ili'.

FORLISE.

Quel début ! Il fixera votre attention, messieurs les come'diens, il fixera votre attention ; vous prêterez l'oreille à Dorilas. Tl fera tomber la navette de vos mains , mesdames ; vous n'aurez pas envie de vous regarder pour vous faire rire ; vous pleurerez, morbleu! vous pleurerez. Et vous, messieurs, vous ne vous amuserez pas long -temps de l'embarras, de la modestie , ou des prétentions de l'autevir; il vous attendrira, il vous subjuguera. Je vous entends d'ici vous récrier, vous extasier. « Bon ! encore mieux ! à miracle ! à merveille ! l' j'étouffe, je n'en puis plus ; laissez-nous respi- « rer : c'est du Corneille, du Racine, du Crébil- «lon, du Voltaire! Cela ira aux nues! Voila ce Il qui s'appelle une tragédie! C'est un fier génie Il que cet liomme-là ! Au scrutin, messieurs : point « de scrutin ; enregistrons. Faites copier les rôles, « monsieur l'auteur. A qui destinez-vous la prin- » cesse, ramant,letyran?... » Que d'embrassades, de la part des dames, je vous ménage là, monsieur Dorilas! Que de compliments vous allez recevoir de ces messieurs ! La louange, la flatterie,le miel coulent de toutes les bouches. Vous sortez, vous descendez les marches de la comédie; c'est un consul romain qui descend du Capitole : on vous précède, on vous entoure, on vous suit;

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votre triomphe est écrit sur tous le? fronts, et sur le votre particulièreiiieut, monsieur l'auteur. Les oisits du eafe sont sous les armes, et vous attendent. Quel moment! quelle soitie! Je ne sais ])as coumient un auteur peut quitter ce jour-là la porte de la comédie.

DOMONT

Voilà (jui est beau : mais quand la pièce est refusée ?

FORUSE.

C'est un courtisan disgracié à qui tout le monde tourne le dos; il descend les marches de la comédie sans escorte, l'œil morne, et la tête baissée ; sort sans regarder devant ni derrière lui, à droite ni à gauche, et file le long du mur: mais Dorilas n'éprouvera point ce revers , je t'en réponds. Voyons, continuons ce que nous avons si bien commencé. Dumont, ne m'interromps plus: mon démon me saisit, j'entre en verve; écrivons.

DCMONT, a lui-même.

Si je faisois aussi des vers? Qu'est-ce qui m'en empêche?En les faisant recorriger par un autre, cela n'est pas difficile. Monsieur Dorilas aura bien la complaisance de faire pour moi ce qu'il fait pour mon maitre... Poétisons... Mais pour qui? (>oiument! pour Philis... ma maitresse: elle

a un petit nez retroussé bien capable d'ouvrir la

veine.

Quelle rapidité ! quelle foule d'idées! Comme cela se présente !

DUMONT

Voilà une plume, de l'encre, du papier; il y aura bien du malheur, si je ne fais pas des vers avec tout cela. Il faut d'abord se fiotter le front, se ronger les doigts, regarder le ciel, fixer les yeux en terre, frapper du pied, battre la muraille de sa tête , marcher à grands pas , s'arrêter tout court ; s'asseoir, tantôt sur une chaise, tantôt sur une autre : essayons toutes ces manières là... Bon! je commence à entrevoir quelques idées; promenons-les pour les étendre... m'y voilà...

De même qu'un taureau...

Mais cette comparaison - là effrayera ma maitresse... Tout coup vaille; écrivons.

FORLISE.

Voyons, que j'arrange ma situation, que je mesure un peu l'étendue de la scène pour mon coup de théâtre... Bon... il y aura de la place; l'effet sera merveilleux... On auroit mis là autrefois du sentiment, le cri de la douleur, du désespoir; mais nous nous y entendons bien mieux

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aujdiit'd liiii. IJnt! tlt'clamatioii , un coup d'œil pliilusopliique; voilà ce qu'il faut.

DU MONT

De même qu'un taureau bondissant dans les airs...

FOR LISE

Courage ! Forlise.

Courage! Durnont.

FORLISE.

Que je suis content de moi!

DU MO NT

Que je suis enchanté de ma petite personne ! Je me caresserois, je me baiserois volontiers.

FORLISF.

Comment ai-je pu trouver cela?

DU M ON T

Comment l'esprit humain peut-il aller jusqueiù?

FORLISE, embrassant son papier.

O trop heureux Forlise!

nu MO NT, le regardant.

<j est encore apparemment une des cérémonies de la magie, (faisant comme son 7n ai tre.)0 trop heureux Duuiont !... En efïet, je sens que cela m'échauffe l'imagination... O trop heureux Duinont!

FOR LISE

Voilà de quoi faire tourner la tête à toutes nos femmes.

Je ne sais si la tête en tournera à Philis ; mais elle m'en tourne, à moi.

FORLISE.

Je ne me possède pas... Je suis dans une ivresse...

DU MONT

Et moi, je suis comme un homme ivre -mort. Ce que c'est que la poésie!

FORLlSE.

Si Dumont n'ctoit pas si bête...

DU M ON T

Si mon maître ne croyoit pas avoir tant d'esprit...

FORLISE.

Je lui lirois ce morceau.

DUMONT

Je lui ferois voir ce petit plat de mon métier.

FORLISE.

Mais non ; il ne sentira point.

DUMONT

Mais non; il se moquera de moi.

FORLISE.

Dumont , te tairas-tu?

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DU M 0>T

Non, ma Philis, non...

FORLiSE, se levant.

Comment , non?... Maraud!

nu MONT.

Monsieur, je parlois à Philis.

Qu'est-ce à dire , à Philis?

ut: M ONT.

Ce .sont de petits vers.

FORUSE.

Je crois, Dieu me pardonne, que le maroufle.

DUMONT

Oui, monsieur.

FORLISE.

Ah ! voyons cela , monsieur Duniont , voyons cela.

DUMONT

Eh! mais, cela n'est pas si mauvais rpie vous vous l'imaginez hien.

FORLISE.

Tu te fâches? Prends la peine d'aller bouder et extravaguer plus loin, et laisse-moi. DU M ONT, a lui-même.

Extravaguer ici tout seul, à la bonne heure.

{Il sort.)

6o LA MANIE DES ARTS.

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