‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 57 sur 208 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

MADAME FORLISE, LA COMTESSE, FORLISE.

MmepoRLlSE.

Mon fils, je viens vons parler en faveur d'un homme d'un vrai mérite, vous engager à lui rendre service, à le présenter au ministre: c'est un homme essentiel , rempli de bonnes vues , qui n'a jamais rêvé qu'au bien de sa patrie et de ses concitoyens. Des établissements utiles et glorieux; des projets de réforme et d'amélioration dans les finances; d'excellentes observations sur le commerce, l'agriculture et le défrichement des terres : voilà les pièces de son portefeuille, les trésors qu'il a amassés depuis vingt ans ; il faut lui en faire faire la distribution.

FORLISE.

Tenez, ma mère, les systèmes, les grandes idées, les choses qui ont l'air du bien public, échauffent votre imagination; mais moi, je me défie de tous ces grands raisonneurs.

Mme FORUSE.

Vous, mon fils, examinez, jugez par vousmême.

s ci: NE XII. 67

lORLlSE.

Eh bien! soit: nous verrons, nous examinerons, nous ju{îerons. Envoyez-moi cet hommelà; qu'il vienne me voir, que nous causions un peu ensemble.

Mllic FORUSE.

Ce n'est pas un homme à se morfondre dans une antichambre, je vous en avertis. Il est fier, d'un caractère un peu dur... Il faut...

LA COMTESSE

Ne faut-il pas que monsieur le marquis aille le trouver, le prévenir, lui offrir sa protection?

Mine F OP. LISE.

Et pourquoi non, madame? Il faut quelque fois déterrer le talent, aller au-devant du mél'ite. L'homme pour qui je m'intéresse craint le nic'pris des sots, le jargon des beaux esprits, la table des riches, l'audience des grands, et la toilette des femmes.

Et avec toutes ces belles frayeurs-là on n'attrape rien : les places se donnent aux gens qui les demandent, les sollicitent.

Mine FORLISE.

Quelquefois à ceux (jui les iiii'iitcnt. Il est encore des riches et des grands qui ne donnent pas

aux flatteurs et aux sots les places qui appartiennent au mérite et à la vertu. Vous les voyez chercher avec empressement le grand homme , lui tendre une main bienfaisante, le prote'ger, l'enhardir, et vaincre sa misanthropie par la délicatesse de leur procédé. Ils dédaignent l'encens, les petits soins, et la servile adulation des gens médiocres ; ils estiment , ils aiment même la franchise et la simplicité des hommes de génie. Voilà les protecteurs, que je révère, voilà ceux à qui je voudrois que vous' ressemblassiez , mon fds : ce sont les soutiens des arts et de la littérature ; les autres en sont les fléaux et les destructeurs. Le véritable protecteur est un dieu bienfaisant, qui purge un champ de mauvaises herbes pour en ranimer les plantes salutaires.

FORLISE.

C'est le mieux du monde, madame, et je conviens avec vous qu'il est glorieux de s'intéresser pour un homme de mérite ; je pense même à cet égard que votre protégé exige tous mes soins : mais j'ai peu de crédit, je n'importune guère le ministre...

L\ COMTESSE

Ah! pour cela rien de plus vrai, madame. Tenez, il y a six mois que je persécute monsieur le marquis pour présenter un de mes protégés au

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