ACTE II, SCENE V. #f
SANSPAIR.
Ni moi non plus. Le sort exerçant son empire
Vous a traité fort mal, et m'a fort bien traité.
Mes ancêtres jadis ont beaucoup éclaté,
Et, par des actions brillantes, héroïques,
M'ont acquis de grands biens, des titres magnifiques,
Qui par succession sont venus jusqu'à moi.
Vos ancêtres à vous...
PASQUIN
Mes ancêtres? Ma foi , Je n'ai pas, comme vous, l'honneur de les connoître.
SANSPAIR.
Mais vous en avez eu.
PASQUIN
Cela pourroit bien être.
SANSPAIR.
Le fait est très certain. Mais qu'est-il arrivé? Ce que les plus puissants ont souvent éprouvé. Comme du genre humain la fortune se joue, 'Elle a mis vos aïeux au plus haut de sa roue, Puis s'est fait un plaisir de les mettre au-dessous; Les miens , après avoir essuyé son courroux , De degrés en degrés sont montés à leur place; Pur effet du hasard ou d'une heureuse audace; Vrai jeu de la bascule. Un côté penche en bas En faisant monter l'autre : et je ne comprends pas Qu'un grand, qui voit régner cette vicissitude, Puisse de la hauteur contracter l'habitude. Tout homme que le sort fit naître d'un haut rang Doit se dire en secret : «Je suis d'un noble sang;
« Un autre est d'un sang vil, à ce que j'imagine;
« Nous remontons pourtant à la même origine. »
Voilà comme je pense, et la raison pourquoi
Je veux que sans contrainte on agisse avec moi.
Toujours les premiers temps , présents à ma mémoire,
Etouffent de mon cœur et l'enflure , et la gloire :
Je me fais un plaisir de le mortifier,
Et c'est ce qui, sur-tout, me rend très singulier.
Les hommes sont si fous, qu'on ne peut être sage
Qu'à force d'éviter ce qu'on voit en usage.
PASQUIN
Vous dites vrai, monsieur; tous les hommes sont fous. Il n'est plus ici-bas d'homme sage que vous. sanspair, se levant brusquement.
Ah! fi! vous me flattez. Quelle indigne bassesse!
PASQUIN
Je croyois que des grands vous aviez la foiblesse :
La louange est pour eux un si friand ragoût,
Que je la prodiguois pour flatter votre goût;
Mais la vérité simple est le seul mets qu'il aime.
J'ai cru vous prendre au piège , et j'y suis pris moi-mer;
sanspair, lui prenant la main.
Oh! parbleu, mon enfant, vous resterez ici. Holà ! monsieur Gorju, paroissez.