‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 296 sur 326 · GÉRONTE, LE BARON, JULIE · texte numérisé non relu

GÉRONTE, LE BARON, JULIE

GERONTE, à Julie.

En vertu de mon.seing, et du seing du notaire, Vous voilà de mes biens unique légataire. Que le ciel me punisse et m'abyme à l'instant, Si dans mes volontés je ne suis pas constant, Et si du testament je révoque une ligne!

JOLIE

Je sais par quel moyen je dois m'en rendre digne, Monsieur, et je vous jure aussi, de mon côté...

gÉronte, V interrompant.

N'achevez pas-. Je veux qu'en pleine liberté Vous possédiez mes biens, sans que rien vous engage, Envers qui que ce soit, au plus petit partage; Et que mon neveu même apprenne le premier Qu'il ne doit plus compter d'être mon héritier.

LE BARON

Vous avez très grand tort. S'il n'a plus rien à craindre Dans ses égarements qui pourra le contraindre? Vous étiez le seul frein qui le retînt un peu :

LE DISSIPATEUR. 46i

Otez-lui ce frein-là , vous allez voir beau jeu.

JULIE

Tant mieux pour lui !

LE BARON

Tant mieux?

JULIE

Oui ; car pour moi j'opine Que, pour se corriger, il faut qu'il se ruine. Alors, ses faux amis, ses lâches séducteurs , Le laisseront en proie aux remords, aux douleurs. Il ouvrira les yeux, il connoîtra les hommes; Et, s'étant convaincu que le siècle où nous sommes N'est que corruption, intérêt, fausseté, Lui-même, il blâmera sa prodigalité.

On redoute l'écueil quand on a fait naufrage, Et le malheur d'un fou sert à le rendre sage.

GERONTE.

Cette sagesse-là lui coûtera bien cher.

julie, vivement.

Ses pertes désormais doivent peu vous toucher. Il est presque abymé; j'en suis trop avertie, Et j'ai de ses débris la meilleure partie.

GÉRONTE

La meilleure partie?

JULIE

Oui , sa terre est à moi, Ses bijoux, son argent; j'ai presque tout.

GÉRONTE

Ma foi!

J'en suis charmé, ravi.

46a LE DISSIPATEUR.

JULIE

J'ai bien conduit ma barque, Et je la conduirai dans le port.

GERONTE.

Je remarque Qu'une femme prudente et qui se donne au bien Vaut cent fois mieux qu'un homme.

Oui.

GÉRONTE

Mais , par quel moye Avez- vous pu?...

julie, l'interrompant.

Tantôt vous saurez notre histoire :

Elle vous surprendra... Mais, voulez-vous me croire? En cachant à Cléon qu'il est déshérité , Quand vous le reverrez, traitez-le avec bonté, Et laissez-lui penser qu'un excès de tendresse Calme votre courroux, excuse sa jeunesse, Et daigne se prêter à ses égarements.

Vous donnerez matière à des événements Qui précipiteront ses regrets et sa perte, Et qui rendront bientôt cette maison déserte.

GÉRONTE

Volontiers... A mon tour, je m'en vais le berner, Et c'est un vrai plaisir que je veux me donner.

le baron.

Je vous seconderai, quoique peu propre à feindre. Mais il est des moments où l'on doit se contraindre, Et je sens , comme vous, que Julie a raison.

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