‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 305 sur 326 · LE BARON, FINETTE · texte numérisé non relu

LE BARON, FINETTE

LE BARON

Eh bien ! a-t-on fini cette grande partie? Ma fille en étoit-elle?

FINETTE

Oui, monsieur, sûrement.

LE BARON

A-t-elle eu du bonheur?

FINETTE

Épouvantablement.

LE BARON

L'expression est neuve.

FINETTE

Et conforme à l'histoire. Je l'ai vue arriver, et j'ai peine à la croire. Quand vous en douteriez , vous m'étonneriez peu. Ma maîtresse attendoit que l'on se mît au jeu. En entrant, Cidalise et Cléon l'ont brusquée, Et par cent traits malins l'ont vivement piquée. Plus elle étoit tranquille, et plus on la railloit; Mais, sans rien répliquer, comme Cléon tailloit, Elle s'en est vengée en tentant la fortune. L'inconstant, qui trou voit sa présence importune, Et vouloit s'en défaire en la poussant à bout, L'excitoit à risquer, offrant de tenir tout. « Eh bien ! a dit madame, il faut vous satisfaire. « Ruinez-moi, monsieur, si cela peut vous plaire. « Je mets mille louis sur ces trois cartes-là. » Elle gagne d'abord. Très piqué de cela, Cléon , pour réparer une perte si dure, Lui fait autre défi; toujours même aventure. Jusqu'au trente et le va leur fureur les conduit. Plus Cléon risque et tient, plus le malheur le suit. D'un sang-froid merveilleux, ma prudente maîtresse, Pour le mettre au néant, épuise son adresse. Enfin elle a gagné tout ce qu'elle a risqué ; Et jusqu'à quatre fois elle l'a débanqué.

LE BARON

La fortune aujourd'hui paroît bien équitable.

FINETTE

Cléon jure, il fulmine, il renverse la table;

Et, jetant sur Julie un regard furieux

Barbare, lui dit-il, ôtez-vous de mes yeux.

Elle, sans s'émouvoir, fait emporter sa proie ,

Et la suit, sans marquer ni tristesse ni joie.

A peine sommes-nous dans votre appartement

Que l'on vient la prier, avec empressement,

De la part de Cléon , d'excuser sa furie ,

Et de rentrer chez lui. Ma maîtresse attendrie

Ne sait quel parti prendre, et balance long-temps.

Un messager pressant vient d'instants en instants.

Elle rejoint Cléon , lui parle, le console.

« Madame, lui dit-il, je vnus donne parole

« Que, quand sur moi le sort épuiseroit ses coups,

« J'expirerois plutôt que de m'en prendre à vous.

« Mon respect en répond, l'honneur me le commande

« Mais je veux ma revanche, et je vous la demande. »

LE BARON

Ciel!

FINETTE

Pour s'expédier, il lui propose un jeu Dont l'inventeur, je crois, mériteroit le feu.

LE BARON

De quel jeu parles-tu ?

FINETTE

C'est au trente et quarante Que Cléon a trouvé la fortune constante A le faire périr. Argent, billets, contrats, Meubles, carrosse, hôtel, tout a passé le pas

Page 1