ACTE II, SCÈNE VII
si étroitement pendant dix-huit mois, qu'il m'a été impossible de donner de mes nouvelles. Heureusement pour moi, on a fait la paix, et ils m'ont relâché. Mais ayant su qu'en France on me croyojt mort, j'ai voulu profiter de ce faux bruit pour pénétrer les sentiments de ma femme à mon égard, et pour découvrir par moi-même ce qui s'étoit passé chez moi pendant mon absence. Jusqu'à ce moment mon dessein a bien réussi. Je veux le poursuivre.Tout ce que je crains, c'est que la baronne, qui se croit veuve, et qui est peut-être sur le point de se remarier, ne soit fâchée de me revoir. Le bruit de ma mort l'a ^-t- il bien affligée?
M. pincé.
Excessivement.
LE BARON
Combien de temps m'a-t-elle pleuré?
M. PINCÉ
Pendant trois grands jours.
le baron, a part.
Peste soit du vieux fou ! ( à M. Pincé. ) Pendant trois grandsjours?Mais, vraiment, cela est extraordinaire.
M. PINCÉ
Il faut que vous sachiez, monsieur, qu'il y a deux sortes d'afflictions.
le baron, h part.
Cet animal-là est aussi pédant et aussi méthodique que jamais. Il faut lui passer ses divisions, j'ai besoin de lui.
M. PINCÉ
Affliction de cœur, affliction de bienséance. La première est muette, la seconde est tumultueuse. A l'égard de madame, on peut dire que son affliction a été de la première espèce.
LE BARON
Oui, pendant trois jours : belle constance !
M. PINCÉ
Ses yeux furent noyés de pleurs jusqu'au
moment où le tailleur vint lui essayer ses habits de veuve. Dès qu'elle les vit, ses larmes tarirent; elle demeura muette et immobile, et la parole ne lui revint qu'après qu'on lui eut dit que le deuil lui seyoit parfaitement. En effet, il lui alloit à merveille.
LE BARON
Il lui alloit à merveille? Et c'est ce qui la consola, apparemment?
Ah, monsieur! point du tout... Il est vrai que, quand elle étoit seule, elle ne pleuroit point; mais, dès que quelqu'un lui rendoit visite, elle versoit un torrent de larmes.