ACTE I, SCENE I. 3i
premièrement, c'est que tu n'as pas dit vrai; je ne m'ennuie pas d'être fille.
LISETTE
Cela est encore tout n«uf.
s IL VI A.
C'est qu'il n'est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parceque cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.
LISETTB.
Quoi! vous n'e'pouserez pas celui qu'il vous destine?
SILVIA
Que sais -je? peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m'inquiète.
LISETTE
On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde; qu'il est bien fait, aimable, de bonne raine ; qu'on ne peut pas avoir plus d'esprit; qu'on ne sauroit être d'un meilleur caractère : que voulez- vous de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d'union plus délicieuse ?
SILVIA
Délicieuse ? Que tu es folle avec tes exprès-
LISETTE
Ma foi ! madame, c'est qu'il est heureux qu'un amant de celte espèce-là veuille se marier dans les formes; il n'y a presque point de fille , s'il lui faisoit la cour, qui ne fût en danger de l'épouser sans cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre pour l'amour; sociable et spirituel, voilà pour l'entretien delà société : pardi! tout en sera bon dans cet homme-là ; l'utile et l'agréable , tout s'y trouve.
8 IL VI à.
Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu'il y ressemble ; mais c'est un on dity et je pourrois bien n'être pas de ce sentiment-là, moi : il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.
LISETTE
Tant pis , tant pis : mais voilà une pensée bien hétéroclite.
SI L VI A
C'est une pensée de très bon sens; volontiers; un bel homme est fat , je l'ai remarqué.
LISETTE
Oh ! il a tort d'être fat , mais il a raison d'être beau.
SILVI A.
On ajoute qu'il est bien fait; passe.
LISETTE
Oui-da , cela est pardonnable.
SILVIA
De beauté' et de bonne mine, je l'en dispense ; ce sont là des agréments superflus.
Vertuchûux! si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.
SI LVIA.
Tu ne sais ce que tu dis ; dans le mariage , on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien, mais qui est-ce qui a vécu avec lui ? Les hommes ne se contrefont-ils pas, sur-tout quand ils ont de l'esprit? n'en ai-je pas vu moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement même ; il n'y pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garant de toutes les bonnes qualités qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disoit-on tous les jours d'Ergaste : aussi l'est -il, répondoit-on ; je l'ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot. Oui, fiezvous-y à cette physionomie si douce, si préve-
320 LE JEU DE L'AMOUU ET DU HASARD, nante, qui disparoît un quart d'heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connoissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène part-out ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.
LISETTE
Quel fantasque avec ces deux visages!
su- VI A.
N'est-on pas content de Léandre quand on le voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot , qui ne rit ni qui ne gronde ; c'est une ame glacée, solitaire, inaccessible; sa femme ne la connoît point, n'a point de commerce avec elle ; elle n'est mariée qu'avec une figure, qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d'ennui, tout ce qui l'environne : n'est-ce pas là un mari bien amusant?
LISETTE
Je gèle au récit que vous m'en faites ; mais Tersandre , par exemple?
SILVI A.
Oui, Tersandre ! il venoit l'autre jour de s'emporter contre sa femme ;j arrive, on m'annonce;