SCÈNE I. 43i
à-fait sage et raisonnable ; il me semble pourtant que votre projet est bien jeune.
L c c 1 D o R , fâché.
Hem !
FRONTl N.
Doucement : vous êtes le fils d'un riche négociant qui vous a laissé plus de cent mille livres de rente, et vous pouvez prétendre aux plus grands partis ; le minois dont vous parlez est-il fait pour vous appartenir en légitime mariage? Riche comme vous êtes, on peut se tirer de là à meilleur marché , ce me semble.
LUCIDOR.
Tais-toi, tu ne connois point celle dont lu parles. Il est vrai qu'Angélique n'est qu'une simple bourgeoise de campagne ; mais originairement elle me vaut bien, et je n'ai pas l'entêtement des grandes alliances : elle est d'ailleurs si aimable , et je démêle à travers son innocence tant d'honneur et tant de vertu en elle; elle a naturellement un caractère si distingué, que, si elle m'aime, comme je le crois, je ne serai jamais qu'à elle.
FRO^ TIN
Comment, si elle vous aime! Est-ce que cela n'est pas décidé ?
LUC mon.
Non. il n'a pas encore été question du moi
d'amour entre elle et moi ; je ne lui ai jamais dit que je l'aime, mais toutes mes façons n'ont signifié que cela; toutes les siennes n'ont été que des expressions du penchant le plus tendre et le plus ingénu. Je tombai malade trois jours après mon arrivée, j'ai été même en quelque danger ; je l'ai vue inquiète, alarmée, plus changée que moi; j'ai vu des larmes couler de ses yeux sans que sa mère s'en aperçût. Je l'aime toujours, sans le lui dire ; elle m'aime aussi sans m'en parler, et sans vouloir cependant m'en faire un secret ; son cœur simple, honnête et vrai, n'en sait pas davantage.
FROÎSTIN.
Mais, vous qui en savez plus qu'elle, que ne mettez-vous un petit mot d'amour en avant? il ne gâteroit rien.
LUCIDOR.
Il n'est pas temps : tout sûr que je suis de son cœur, je veux savoir à quoi je le dois , et si c'est l'homme riche ou seulement moi qu'on aime ; c'est ce que j'éclaircirai par l'épreuve où je vais la mettre : il m'est encore permis de n'appeler qu'amitié tout ce qui est entre nous deux, et c'est de quoi je vais profiter.
FRONTIN
Voilà qui est fort bien ; mais ce n'étoit pas moi qu'il falloit employer