‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 133 sur 284 · SCÈNE V.— ZopiRE, Mahomet · texte numérisé non relu

SCÈNE V.— ZopiRE, Mahomet

ZOPIRE. Ah! quel fardeau cruel à ma douleur profonde!

Moi, recevoir ici cet ennemi du nrondo ! , MAHOMKT. Approche., et puisqu'enfin le ciel veut nous unir,

Vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.

zopiRE. Je rougis pour loi seul, pour toi dont l'arlifice A traîné la patrie au bord du précipice : Pour toi de qui la main sème ici les forfaits, El fait naître la auerre au milieu de la paix. Ton nom seul parmi nous divise les familles, Les époux, les parents, les mères, et les filles; El !a trêve pour toi n'est qu'un moyen nouveau Pour venir dans nos cœurs enfoncer le couteau. La discorde civile est partout sur ta trace. Asseniblagft inouï de mensonge et d'audace, Tyran de ton pays^ est-ce ainsi qu'en ce lieu Tu viens donner la paix et m'annoncer un dieu ? MAHOMET. Sij'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire, Je ne ferais parler que le dieu qui m'inspire: Le glaive etl'alcoran, dans mes sanglantes mains, Imposeraient silence au reste des humains ; Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre Et je verrais leurs fronts attachés à la terre ; Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser; Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser. Vois quel est Mahomet : Nous sommes seuls ; écoute : Je suis ambitieux ; tout homme 1 est, sans doute ; Mais jamais roi, pontif, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre. Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre; Le temps de l'Arabie est à la fin venu. Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu. Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire; Voici les jours nouveaux marqués par la victoire.

Vois du nord au midi l'univers désolé, La Perse encore sanglante, et son trône ébranlé, L'Inde esclave et timide, et l'Egypte abaissée. Des murs de Constantin la splendeur éclipsée; Vois l'empire romain ton)bant de toutes paits.

Ce grand corps déchiré , dont les membres épars

Languissent dispersés sans honneur et sans vie :

Sur ces débris ou monde élevons l'Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers,

Il fajt un nouveau dieu pour l'aveugle univers. En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie,

Chez les'Crétois, Minos, Numa dans l'Italie,

A des peuples sans mœurs, et sans culte, et sans rois,

Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.

Je viens après mille ans changer ces lois grossières;

J'apporte un joug plus noble aux nations entières.

J'abolis les faux dieux ; et mon culte épuré,

De ma grandeur naissante est le premier degré.

Ne me reprochez point de tromper ma patrie ;

Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie :

Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir.

Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir. ZOPIRE. Voilà donc tes desseins! c'est donc toi dont l'audace

De la terre à ton gré prétend changer la face !

Tu veux, en apportant le carnage et l'effroi;.

Commander aux humains de penser comme toi.

Tu ravages le monde, et tu prétends l'instruire.

Ah! si par des erreurs il s'est laissé séduire,

Si la nuit du mensonge a pu nous égarer»

Par quels flambeaux afîeux veux-tu nous éciaircr?

Quel droit as-tu reçu d'enseigper, de prédire

De porter l'encensoir, et d'affecter l'empire? MAHOMET. Le droit qu'un esprit vaste, et ferme en ses desseins,

A sur l'esprit grossier des vulgaires humains. ZOMRE. Et quoi! tout factieux, qui pense avec courage,

Doit donner aux mortels un nouvel esclavage?

11 a droit de tromper, s'il trompe avec grandeur? MAHOMET. Oui ; je connais ton peuple, il a besoin d'erreur;

Ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.

Que t'ont produit tes dieux? quel bien t'ont-ils pu faire?

Quels lauriers vois-tu croître au pieds de leurs autels?

La secte obscure et basse avilit les mortels,

Énerve le courage, et rend l'homme stupide;

La mienne élève l'âme et la rend intrépide.

Ma loi fait des héros.

zoPiRE. Dis plutôt des brigands.

Porte ailleurs tes leçons, l'école des tyrans ;

Va vanter l'imposture à Médine où tu règnes,

Où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes.

Où tu vois tes égaux à tes pieds abattus. MAHOMET. Des égaux! dès longtemps Mahomet n'en a plus.

Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine;

Crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine. ZOPIRE. La paix est dans ta bouche, et ion cœur en est loin :

Penses-tu me tromper?

MAHOMET. Je n'en ai pas besoin.

C'est le faible qui trompe, et le puissant commande.

Demain j'ordonnerai ce que je te demande ;

Demain je puis te voir à mon joug asservi :

Aujourd'hui Mahomet veut être ton ami.

ZOPIRE. Nous amis! nous, cruels! ah, quel nouveau prestige!

Connais-lu quelque dieu qui fasse un tel prodige? MAHOMET. J'en connais un puissant, et toujours écouté,

Qui te parle avec moi.

ZOPIRE. Qui!

MAHOMET. La nécessité, n intérêt.

ZOPIRE. Avant qu'un tel nœud nous rassemble.

Les enfers et les cieux seront unis ensemble.

L'intérêt est Ion dieu, le mien est l'équité ;

Entre ces ennemis il n'est point de traité.

Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l'oses.

De Ihorrible amitié qu'ici tu me proposes?

Réponds; est-ce ton fils que mon bras te ravit?

Est-ce le sang des miens que ta main répandit? MAHOMET. Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère

Dont seul dans l'univers je suis dépositaire :

Tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux. ZOPIRE. Us vivraient! qu'as-tu dit? ôciel! ôjour heureux;

lis vivraient! c'est de toi qu'il faut que je l'appieniie. MAHOMET. Élevés dansmon cariip, tousdeux soMt (huis m;i fhalnc. ZOPIRE. Mes enfants dans les fers! ils pourront te ser\ir! MAHOMET. Mes bienfaisantes mains ont daignés les nourrir. ZOPIRE. Quoi! tu n'as point sur eux étendu ta colore? jiAHOMET. Je ne les punis point des fautes de leur pore. zoi'iRE. Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort? MAHOMET. Je tiens entre mes mains et leur \io et leur morl :

Tu n'as qu'à dire yn mot, et je l'en luis l'arbiue,

ZOPinE. Moi, je puis les sauver! à quel prix? à quel tare?

Faut-il donner mon sang? faut-if porter leurs ferb! MAHOMET. Non, mais il faulm'aider a tromper Tunivers;

11 faut rendre la Mecque, abandonner son temple,

De îacri'dulité donnera tous l'exemple.

Annoncer l'Alcoran aux peuples eft'rayés,

Me sersif en prophète, et tomber a mes pieds :

Je te rendrai ton fils, etje serai ton gendre. zopiRE. Mahomet, je suis père, et je porte un cœur tendre.

Après quinze ans d'ennuis, retrouver mes onfaïUs^

Les revoir, et mourir dans leurs embrasse nieiils.

C'est le premier des biens pour mon âme attendrie :

Mais s'il faut à ton culte asservir ma pairie.

Ou de ma propre main les immoler tous deux,

Connais-moi, Mahomet, mon choix n'est pas douteux.

Adieu.

MAHOMET. Fier citoyen, vieillard inexorable,

Je serai plus que toi cruel, impitoyable.

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