‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 171 sur 284 · SERVILIE · texte numérisé non relu

SERVILIE

Quoi ! faut-il que du sort la tyrannique loi,

César, te donne un fils si peu semblable à toi? CÉSAR. Il a d'autres vertus; son superbe courage

Flatte en secret le mien, même alors qu'il l'outrage;

Il m'irrite, il me plaît; son cœur indépendant

Sur mes sens étonnés prend un fier ascendant.

Sa fermeté m'impose, et je l'excuse môme

De condamner en moi l'autorité suprême :

Soit qu'étant homme e' père, un charme séducteur

L'excusant à mes yeux, me trompe en sa faveur;

Soit qu'étant né Romain, la voix de ma pairie

Me parle, malgré moi, contre ma tyrannie,

Et que la liberté, que je viens d'opprimer,

Plus îorte encor que moi , me condamne à l'aimer.

Te dirai-je encor plus? si Brutus me doit l être,

S'il est fils de César, il doit haïr un nuUre :

J'ai pensé comme lui des mes plus jeunes ans;

J'ai détesté Sylla, j'ai haï les tyrans.

J'eusse été citoyen, si l'orgueilleux Pompée

N'eût voulu m'opprimer sous sa gloire usurpée.

Né 'fier, ambitieux, mais né pour les vertus.

Si je n'étais César, j'aurais été Brutus. Tout homme à son état doit plier son courage:

Brutus tiendra bientôt un différent langage.

Quand il aura connu de quel sang il esl né.

Crois-moi, le diadème à son front destine

Adoucira dans lui sa rudesse importune;

Il changera de mœurs en changeant de fortune.

La nature, le sang, mes bienfaits, tes avis,

Le devoir, l'intérêt, tout me rendra mon fils. ANTOINE. J'en doute. Je connais sa fermeté farouche ;

La secte dont il est n'admet rien qui la touche ;

Cette secte intraitable, et qui fait vanité

D'endurcir les esprits contre l'humanité,

Qui dompte et foule aux pieds la nature irritée,

Parle seule a Brulus, et seule est écoutée.

Ces préjugés aifreux, qu'ils appellent devoir.

Ont sur ces cœurs de bronze un absolu pou\ oir.

Caton même, Caton^ ce malheureux stoïque.

Ce héros forcené, la victime d'Ulique,

Qu'v, fuyant un pardon qui l'eût humilié.

Préféra la mort môme à ta tendre amitié;

Caton fut moins allier, moins dur, et moins à craindre

Que l'ingrat qu'à t'aimer ta bonté veut coiUraindie. CÉSAR. Cher ami, de quels coups tu viens de me frappof !

Que m'as-tu dit?

ANToiNK. Je t'aime, et ne te puis tromper. CÉSAR Le temps amollit tout.

ANTOINE. Mon cœur en désespère.

CÉSAB. Quoi! sa haine...

ANTOINE. Crois-moi.

CÉSAR. N'importe, je suis père.

J'îfi chéri, j'ai sauvé mes plus grands ennemis :

Je veux me faire aimer de Rome et de mon fils;

Et, conquérant des cœurs vaincus par ma clémonce,

Voir la terre et Bi utus adorer ma puissance.

C'est à toi de m'aider dans de si grands desseins.

Tu m'as prêté ton bras pour dompter les humains :

Dompte aujourd'hui Brutus; adoucis son courage;

Prépare par degrés cette vertu sauvage

Au secret important qu'il lui faut révéler^

Et dont mon cœur encore hésite a lui parler. ANTOINE. Je ferai tout pour toi; mais j'ai peu d'espérance.

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