SCÈNE I. — Arzace, Azéma
AZÉMA. Aw.ace, écoulez-moi ; cet empire indompté Vous doi^ son nouveau lustre et nioi, ma liberté. Quand les' Scythes vaincus, réparant leurs défaites. S'élancèrent sur nous de leurs vastes retraites, Quand mon père en tombant me laissa dans leurs fers. Vous seu' portant la foudre au fond de leurs déserts. Brisâtes mes liens, remplîtes ma vengeance. Je vous dois tout : mon cœur en est la récompense ; Je ne serai qu'à vous. Mais notre amour nous perd. "Votre cœur généreux, trop simple et trop ouvert, A cru qu'en cette cour, ainsi qu'en votre armée. Suivi de vos exploits et de la renommée, "Vous pouviez déployer, sincère impunément, La fierté d'un héros elle cœur d'un amant. Vous outragez Assur, vous devez le connaître ; Vous ne pouvez le perdre, il menace, il est maître ; Il abuse en ces lieux de son pouvoir fatal : Il est inexorable... il est votre rival.
ARZACE. Il vous aime ! qui ? lui !
AZÉMA. Ce cœur sombre et farouche, Qui hait toute vertu, qu'aucun charme ne touche, Ambitieux esclave, et tyran tour-à-tour, S'est-il flatté de plaire, et connalt-il l'amour? Des rois assyriens comme lui descendue,! Et plus près de ce trône où je suis attendue. Il pense, en m'immolant à ses secrets desseins. Appuyer de mes droits ses droits trop incertains. Pour moi, si Ninias, à qui, dès sa naissance, Ninus m'avait donnée aux jours de mon enfance: Si l'héritier du sceptre à moi seule promis Voyait encor le jour près de Sémiramis ; S'il me donnait son cœur avec le rang suprême, J'en atteste l'amour, j'en jure par vous-même, Ninias m« verrait préférer aujourd'hui Un exil a /ec vous à ce trône avec lui. Les campagnes du Scythe, et ses climats stériles. Pleins de votre grand nom, sont d'assez doux asiles j Le sein de ces déserts, où naquit notre amour
Est pour moi Babvlonp; et deviendra ma cour. Peul-cMrc lenneim que cet amour outrage A ce doux chûliment ne borne point sara;?e. J'ai démêlé son âme, et j'en vois la noirceur, Le crime, ou je me trompe, étonne peu son cœur. Votre gloire déjà lui fait assez d"ombrage •. U vous craint, il vou? hait.
ARZACK. Je le hais davantage ; Mais je ne le crains pas, étant aimé de vous. Conservez vos bontés, je brave son courroux. La reine entre nous deux tient au moins la balance. Je me suis vu d'abord admis en sa préseocc ; Elle m'a fait sentir, à ce premier accueil, Autant d'humanité quAssur avait d'orgueil ; En relevant mon front, prosterné vers son trône, M'a vingt fois appelé l'appui de Babylone, Je m'entendais flatter de cette auguste voix Dont tant de souverains ont adoré les loix; Je la voyais franchir cet immense intervalle Ou'a mis entre elle et moi la majesté royale : Que j'en étais touché ! qu'elle était à mes yeux La mortelle, après vous, la plus semblable aux dieux ! AZÉMA. Si la reine est pour nous, Assur en vam menace ; Je ne crains rien. , , ,
ARZACE. J'allais, plein d une noble audace, Mettre à ses pieds mes vœux jusqu'à vous élevés, Qui révoltent Assur, et que vous approuvez. Un prêtre de l'Éavpte approche au moment même, Des oracles d'Ainmon portant l'ordre suprême. Elle ouvre le billet d'une tremblante main. Fixe les veux sur moi, les détourne soudain, Laisse couler des pleurs, interdite, éperdue. Me regarde, soupire, et s'échappe a ma vue. On dit qu'au désespoir son grand cœur est réduit, Que la terreur'laccable, et qu'un dieu la poursuit, Je m'attendris sur elle ; et je ne puis comprendre Qu'après plus de quinze ans, soigneux de la détendre, Le ciel la persécute, et paraisse outrage. . • »
Qu'a-t-elle fait aux dieux ? d'où vient qu ils ont change t" AZÉMA. On ne parle en effet que d'augures funestes. De mânes en courroux, de vengeances céleste.».
Sémiramis troublée a semblé quelques jours
Des soins de son empire abandonner le cours ;
Et j'ai iremblé qu' Assur, en ces jours de tristesse.
Du palais effrayé n'accablât la faiblesse.
Mais la reine a paru, tout s'est calme soudain ;
Tout a senti le poids du pouvoir souverain.
Si déjà de la cour mes veux ont quelque usage,
La reine hait Assur, l'observe, le ménage :
Ils se craignent l'un l'autre ; et, tout près d éclater,
Quelque intérêt secret semble les arrêter.
Jai > t; Sémiramis à son nom courroucée ;
La routeur de son front trahissait sa pensée ;
Son cœur paraissait plein d'un lone re-sentiment :
Mais souvent a la cour tout ciunge en un momer.'t.
Retournez, et parlez.
ARZACE. J'obéis ; maisj ignore
«ii ie puis à son trône être introduit encorôi AziMA. Ma voix secondera vos vœui et votre espotr ;
Je fais de vous aimer ma gloire et mon devoir.
Que de Sémiramis on adore l'empire,
Que l'Orient v;iincu li respecte et l'admire,
Dans mon triomphe heureux j'envierai peu les siens. .
Le monde est à ses pieds, mais Arzace est aux miens.
Allez. Assur parait.
AiiZAcii;. Qui? ce traUrePà sa vue D'une invincible horreur je sens mon âme émue. SCÈNE II. — AssDR, CÉDAB, Arzace, Azéma. ASSHR, à Cédar. Va, dis-je, et vois enfin si les temps sont venus
De lui porter des coups trop longtemps retenus. Cédar sort. Quoi ! je le vois encore ! il brave encor ma haine! ARZACE. Vous voyez un, sujet protégé par sa reine. Assun. F.lle a daigné vous voir : mais vous a-t-elle appris D3 l'orgueil d'un sujet quel est is diÊ;ne prix / Savez-vous qu'Azéma, la fi'.Le de vos mattres. Ne doit unir son sang qu'au sang do ses ancêtres? Et que de Ninias épouse en son berceau.. ARZACE. Je sais que Ninias, seigneur, est au tombeau, Que son père avec lui mourut d'an coup funeste Il me suffit.
ASSUR. Eh bien ! apprenez donc le reste-. Sachez que de Ninus le droit m'est assuré. Qu'entre son trône et moi je ne vois qu'un degré* Que la reine m'écoute, et souvent sacrifie A mes justes conseils un sujet qui s'oublie. Et que tous vos respects ne pourront effacer Les téméraires vœux qui m'osaient offenser. ARZACE Instruit à respecter le sang qui vous fit naître. Sans redouter en vous l'autorité d'un maître, Je sais ce qu'on vous doit, surtout en ces chmats, Et je m'en souviendrais, si vous n'en parliez pas. Vos a'ieux, dont Bélus a fondé la noblesse, Sont votre premier droit au cœur de la princesse; Vos intérêts présents, le soin de l'aveair. Le besoin de l'État, tout semble vous unir. Moi, contre tant de droits qu'il me faut reconnaître. J'ose en opposer un qui les vaut tous, peut-éire : J'aime; et j'ajouterais, seigneur, que mon secours A vengé ses malheurs, a défendu ses jours, A soutenu ce trône où son destin l'appelle. Si j'osais, comme vous, me vanter devant elle. Je vais remplir son ordre à mon zèle commis ; Je n'en reçois que d'elle et de Sémiramis. L'État peut quelque jour être en votre puissance; Le ciel donne souvent des rois dans sa vengeance : Mais il vous trompe au moins dans l'un de vos projets, Si vous comptez Arzace au rang de vos sujets. ASSUR. Tu combles la mesure, et tu cours à ta perte. SCÈNE m. — Assur, Azéma.
ASSUR. Madame, son audace est trop longtemps soufferte.
Mais puis-je *in liberté m'cxpliquer avec vous
Sur un sujet plus noble et plus digne de nous? AZÉMA. En est-il ? mais parlez.
ASSUR. Bientôt l'Asie entière,
Sous VOS pas et les vr ens ouvre une autre carrière;
Les faibles intérêts doivent peu nous frapper;
L'univers nous appelle et va nous occuper.
Sémlramîs n'est plus que l'ombre d'elle-môme, Le ciel semble abaisser cette grandeur suprêmç'î Cet astre si brillant, si longtemps respecte, Penche vtKS son déclin, sans force et sans clarté. On le voit, on murmure, et déjà Cabylone Demande à haute voix un héritier du trône. Ce mot en dit assez, vous connaissez mes droits. Ce n'est point à l'amour à nous donner des rois. Non qu'à tant de beautés mon âme inaccessible Se fasse une vertu de paraître insensible ; Mais pour vous et pour moi j'aurais trop à rougir Si le sort d'un Étai dépendait d'un soupir. Un sentiment plus digne et de l'un et de l'autre Doit gouverner mon sort, et commander au vôtre. Vos aïeux sont les miens, et nous les trahissons; Nous perdons l'univers si nous nousdivisons. Je puis vous étonner : cei austère langage Effarouche aiséuient les grâces de votre âge ; Mais je parle aux héros, aux rois dont vous sortez, A tous ces demi-dieux que vous représentez. Longtemps, foulant aux pieds leur grandeur et leur cendre, Usurpant un pouvoir où nous devons prétendre, Donnant aux nations ou des lois, ou des fers, Une femme imposa silence à l'univers.
De s-a grandeur qui tombe affermissez l'ouvrage ; Elle eut votre beauté, possédez son courage. L'amour à vos genoux ne doit se présenter Que pour vous rendre un sceptre, et non pour vous l'ôter. C'est ma main qui vous l'offre, et du moins je me flatte Que vous n'immolez pas à l'amour d'un Sarmate La majesté d'un nom qu'il vous faut respecter, Et le trône du monde où vous devez monter. AZÉMA. Reposez-vous sur moi, sans insulter Arzace, Du soin de maintenir la splendeur de ma race. Je défendrai surtout, quand il en sera temps, Les droits que m'ont transmis les rois dont je descends. Je connais nos aïeux ; mais après tout j'ignore Si parmi ces héros que l'Assyrie adore, 11 en est un plus grand, plus chéri des humains, Que ce même Sarmate, objet de vos dédains. Aux vertus, croyez-moi, rendez plus de justice. Pour moi, quand il faudra que l'hymen m'asservisse. C'est à Sémiramis à faire mes destins ; Et j'attendrai, seigneur, un maître de ses mains. J'écoute peu ces bruits que le peuple répète. Echos tumultueux d'une voix plus secrète. J'i, nore si vos chefs, aux révoltes poussés, De servir une femme en secret sont lassés ; Je les vois à ses pieds baisser leur tête altière ; lîs peuvent murmurer, mais c'est dans la poussière. Les dieux, dit-on, sur elle ont étendu leurs bras : J'ignore son offense, et je ne pense pas. Si Te ciel a parlé, seigneur, qu'il vous choisisse Pour annoncer son ordre, et servir sa justice. Elle règne, en unnyjt. Et vous qui gouvernez, Vous prenez à ses pieds les lois que vous donnez. Je ne connais ici que son pouvoir suprême : Ma gloire est d'obéir, obéissez de mônae...