SCÈNE VII. — SÉMIRAMIS, ASSCR
SÉMIRAMIS. Seigneur, il faut enfin que je vous ouvre un cœur
Oui longtemps devant vous dévora sa douleur.
J'ai gouverné l'Asie, et peut-être avec gloire;
Peut-être Babylone, honorant ma mémoire,
Mettra Sémiramis a côté des grands rois.
Vos mains de moi. empire ont soutenu le poids.
Partout victorieuse, ab^îolue, adorée, ^
De l'encens des humains je vivais enivrée :
Tranquille, j'oubliai, sans crainte et sans ennuis,
Ouel degré m'^ileva dans ce rang où je suis.
Des dieux dans mon bonheur j'oubliai la justice;
Elle parle, je cède : et ce grand édifice.
Que je crus à l'abri des outrages du temps,
Veut être raffermi jusqu'en fes fondements. ASSUR. Madame, c'est à vous d'achever votre ouvrage,
De commander au temps, de prévoir son outrage.
Qui pourrait obscurcir des jours si glorieux? Quand la terre obéit, que craignez-vous des dieux?
sÉMiRAMis. La cendre de Ninu* repose en celte enceinte^ Et vous me demandez le sujei de ma crainte ? Vous!
AssuB. le vous avouerai que je suis indigné Qu'on se souvienne encor si Ninus a régné. Craint-on après quinze ans ses mânes en colère? Us se seraient vengés, s'ils avaient pu le faire. D'un éternel oubli'ne tirez point les morts. Je suis épouvanié, mais c'est de vos remords. Mil ne consultez point d'oracles inutiles: C'est par la fermeté qu'on rend les dieux faciles. Ce fantôme inouï qui parait en ce jour, Qui naquit de la crainte et l'enfante à son tour, Peut-il vous effrayer par tous ses vains prestiges? Pour qui ne les craint point, il n'est point de prodiges ; Ils sont l'appât grossier des peuples ignorants, L'invention du fourbe, et le mépris des grands. Mais si quelque intérêt plus noble et plus solide Éclaire voire esprit qu'un vain trouble intimide. S'il vous faut de Bélus éterniser le sang, Si la jeune Azéma prétend à ce haut rang....
sÉMiuAMis. Je viens vous en parler. Ammon et Babylone Demandent sans détour un héritier du trône. Il faut que de mon sceptre on partage le faix, Et le peuple et les dieux vontêtre satisfaits. Vous le savez assez, mon superbe courage S'était fait une loi de régner sans partage : Je tins sur mon hymen l'univers en suspens; Et quand la voix du peuple, à la fleur de mes ans, Cette voix qu'aujourd'hui le ciel même seconde. Me pressait de donner des souverains au monde : Si quelqu'un put prétendre au nom de mon époux. Cet honneur, je le sais, n'appartenait qu'à vous ; Vous deviez l'espérer : mais vous pûtes connaître Combien Sémiramis craignait d'avoir un maître. Je vous fis, sans former un lien si fatal, Le second de la terre, et non pas mon égal. C'était assez, seigosur; et j'ai l'orgueil de croire Que ce rang aurait pu suffire à votre gloire. Le ciel me parle enfin ; j'obéis à sa voix : Écoulez son oracle, et recevez mes lois. « Babylone doit prendre une face nouvelle, « Quand d'un second hymen allumant le flambeau, « Mère trop malheureuse, épouse trop cruelle, « Tu calmeras Ninus au fond de son tombeau. » C'est ainsi que des dieux l'ordre éternel s'explique. Je connais vos desseins et votre politique; Vous voulez dans l'État vous former un parti; Vous m'opposez le sang dont vous êtes sorti. De vous et d'Azéma mon successeur peut naître; Vous briguez cet hymen, elle y prétend peut-être Mais nio\, je ne veux pas que vos droits et les siens. Ensemble confondus, s'armant contre les miens; Telle est ma volonté, constante, irrévocable. C'est à vous déjuger si le dieu qui m'accable A laissé quelque force à mes sens interdits, Si \ou8 recoQDaissez encor Sémiramis,
SI je puis soutenir la majesté du trône.
Je vais donner, seigneur, un maître à Babylone,
Mais soit qu'un si grand choix honore un autre ou vous,
Je serai souveraine en prenant un époux.
Assemblez seulement les princes et les mages ;
(Ju ils viennent à ma voix joindre ici leurs suffrages.
Le don de mon empire et de ma liberté
Est l'acte le plus grand démon autorité;
Loin de le prévenir, qu'on l'attende en silence.
Le ciel à ce grand jour attache sa clémence ;
Tout m'annonce des dieux qui daignent se calmer,
Mais c'est le repentir qui doit les désarmer.
Croyez-moi ; les remords, à vos yeux méprisables,
Sont Ja seule vertu qui reste à des coupables.
Je vous parais timide et fiiible ; désormais
Connairsez la faiblesse, elle est dans les forfaits.
Cette crainte n'est pas honteuse au diadème;
Elle convient aux rois, et surtout à vous-même :
Et je vous apprendrai qu'on peut, sans s'avilir
S'abaisser sous les dieux, les craindre , et les servir.