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ACTE PREMIER

SCÈNE I. — LE COMTE d'Olban, la baronne de l'Orme. LA BARONNE. Il faut parler, il faut, monsieur le comte,

Vous expliquer nettement sur cnon compte.

Ni vous ni moi n'avons un cœur tout neuf;

Vous êtes libre et depuis deux ans veuf :

Devers ce temps j'eus cet honneur moi-même ;

El nos procès, dont l'embarras extrême

Etait si triste et si peu fait pour nous,

i?ont enterrés ainsi que mon époux.

.i.v. COMTE. Oui, tout procès m'est fort insupportable, LA BARONNE. Ne suls-je pa? comme eux fort haïssable? LE COMTE. Qui'/ vous, madame?

LA BARONNE. Oui, moi. Depuis deux ans.

Libres tous deux^ comme tous deux parents,

Pour terminer nous habitons ensemble :

Le sang, le goût, l'intérêt nous rassemble. LE COMTE. Ah ! l'intérêt ! parlez mieux.

LA BARONNE. Non, monsieuF.

Je parle bien, et c'est a\ec douleur,

Et jo sais trop que votre âme inconstante

Ne me voit plus que conmie une parente. LE COMTE. Je n'ai pas l'air d'un volage, je croi. LA BARONNE. Vous avez l'air do me manquer de foi. LE COMTE, à part. Ah !

LA BARONNE. Vous savez quo celte longue guerre.

Que mon mari vous faisait pour ma terre,

A dû finir en confondant nos droits

Dans un hymen dicté par noire choix :

Votre promesse à ma foi vous engage :

Vous diiïérez, et qui diifere outrage.

LE COMTE. J'attends ma mère.

LA BARONNE. Elle radote : bon !

LE COMTE. Je la respecte, et je l'aime.

LA BARONNE. Et moi, noû

Mais pour me faire un alfrontqui m'élonno,

Assurément vous n'attendez personne,

Perfide! ingrat!

LE COMTE. D'où vient co grand courroux? Qui vous a donc dit tout cela?

LA UARONNE. 0>'' ' '^O^S !

Vous, votre ton, votre air d'indifféronce.

Votre conduite, en un mol, qui m'offense.

Qui me soulève, etquiclioque mes yeux!

Ayez moins tort, ou défendez-vous mieux.

Ne vois-je p-as l'indignité, la lionte.

L'excès, l'atîront du goût qui vous surmonte?

Quoi ! pour l'objet le plus vil, le plus bas,

Vous me trompez !

LE COMTE. Non, je ne trompe pas;

Dissimuler n'est pas mon caractère :

J'étais à vous, vous aviez su me plaire.

Et j'espérais avec vous retrouver

Ce que le ciel a voulu m'enlever,

Goûter en paix, dans cet heureux asile.

Les nouveaux fruits d'un nœud doux et lran([uille;

Mais vous cherchez à détruire vos lois.

Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois :

L'un est rempli de ces traits tout de flamme,

Dont la douceur porte la paix dans l'ame.

Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiaients.

Nos soins plus vifs^ nos plaisirs plus touchants;

L'autre n'est plein que de flèches cruelles.

Qui, répandant les soupçons, les querelles.

Rebutent l'âme, y portent la tiédeur.

Font succéder les dégoûts à l'ardeur :

Voilà les traits que vous prenez vous-même

Contre nous deux ; et vous voulez qu'on aime! LA BARONNE. Oui, j'aurai tort! Quand vous vous ciétacliez,

C'est donc à moi que vous le reprochez.

Je dois soufTrir vos belles incartades.

Vos procédés, vos comparaisons fades.

Qu'ai-je donc fait, pour perdre votre cœur?

Que me peut-on reprocher?

LE COMTE Votre humeur.

N'en doutez pas : oui, la beauté, madame.

Ne plaît qu'aux yeux; la douceur charme l'ame. LA BARONNE. Mais êtes-vous sans humeur, vous/

LE COMTE. Moi? noD^

J'en ai sans doute, et, pour cette raison.

Je veux, madame, une femme indulgente.

Dont la beauté douce et compatissante

A mes défauts facile à se plier,

Daigne avec moi me réconcilier, • Me corriger sans prendre un ton caustique.

Me gouverner sans être tyrannique.

Et dans mon cœur pénétrer pas à pas.

Comme un jour doux dans des yeux délicata.

Qui sent le joug le porte avec murmure ;

L'amour tyran est un dieu que j'abjure.

Je veux aimer, et ne veux point servir:

C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir.

J'ai des défauts ; mais le ciel fit les femmes

Pour corriger le levain de nos âmes.

Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs.

Pour nous calmer, pour nous rendre meilleur^

C'est là leur lot; et pour moi, je préfère

laideur affable à beauté rude et fière. lA BARONNE. C'est fort bien dit, traître! vous prétendez,

Quand vous ni outrez, m'insultez, m'excédez,

Que je pardonne, en lâche complaisante,

De vos amours la honte extravagante?

Et qu'à mes yeux un faux air de hauteur

Excuse en vous les bassesses du cœur?

LE COMTE. Comment, Madame ?

LA BARONNE. Oui, la jcunc Nanine

Fait tout mon tort. Un enfant vous domine.

Une servante, une fille des champs,

Que j'élevai par mes soms imprudents,

Que par pitié votre facile mère

Daigna tirer du sein de la misère.

Vous rougissez.

LE COMTE. Moi ! je lui veux du bien.

LA BARONNE. Non, VOUS l'aimez, j'en suis très sûre.

LE COMTE. Eh bien !

Si je l'aimais, apprenez donc. Madame,

Que hautement je publierais ma flamme.

LA BARONNE. Vous en êtes capable.

LE COMTE. Assurément.

LA BARONNE. Vous oseriez trahir impudemment

De votre rang loute la bienséance;

Humilier ainsi votre naissance;

Et, dans la honte où vos sens sont plongés.

Braver l'honneur!

LE COMTE. Dites, les préjugés.

Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire,

La vanité pour 1 honneur et la gloire.

L éclat vous plaît ; vous mettez la grandeur

Dans des blasons : je la veux dans le cœur.

L'homme de bien, modeste avec courage.

Et la beauté spirituelle, sage.

Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,

Sont à mes yeux les premiers des humains. LA BARONNE. Il faut au moins être bon gentilhomme.

Un vil savani, un obscur honnête homme,

Serait chez vous, pour un peu de vertu.

Comme un seigneur avec honneur reçu?

LE COMTE. Le vertueux aurait la préférence. LA BARONNE. Peut-ou souffrir cette humble extravagance?

Ne doit-on rien, s'il vous plaît, à son rang? LE COMTE. Être honnête homme est ce qu'on doit.

LA BARONNE. MoU SHIg

Exigerait un plus haut caractère. LE COMTE. Il est très haut, il brave le vulgaire. LA BARONNE. Vous dégradez ainsi la qualité ! LE COMTE. Non; mais j'honore ainsi l'humanité. LA BARONNE. Vous êtes fou ; quoi! le public, l'usage! LE COMTE, L'usage est fait pour le mépris du sage ;

Je me conforme à ses ordres gênaiils,

Pour mes habits, non pour mes sentiments.

Il faut être homme, et d'une âme sensée

Avoir à soi ses goûts et sa pensée.

Irai-jeen sot aux autres m infirmer

Qui : je dois fuir, chercher, louer, blAmer?

Quoi! de mon être il faudra qu'on décide?

J'ai ma raison : c'est ma mode, et mon guide.

Le sing« est né pourCtre iniiiat(!ur.

Et l'homme doit agir d'après son ca-ur.

LA BAno.N.NE. Voilà parler en homme libre, en sage. Allez, ain)ez des filles de \illage, Cœur noble et grand, soyez l'heureux rival Du magister et du greffier fiscal :

Soutenez bien l'honneur de votre race.

LE COMTE. Ah, juste ciel ! que faut-il que je fasse?

SCÈNE II. — LE Comte, la Baro.nise, Blai se. LE COMTE. Que veux-tu, toi?

BLAISE. C'est votre jardinier, Qui vient, monsieur, humblement supplier Votre grandeur...

LE comte. Ma grandeur! Eh bien! Biaise. Que te faut-il?

BLAISE. Mais c'est, ne vous déplaise, Que je voudrais me marier....

LE COMTE. D'accord, Très volontiers ; ce projet me plaît fort. Je t'aiderai; j'aime qu'on se marie...

Et la future, est-elle un peu jolie?

BLAISE. Ah, oui, ma foi! c'estun morceau friand. LA baro.nne. Et Biaise en est aimé?

BLAISE. Certainement.

le comte. Et nous nommons cette beauté divine? BLAISE. Mais, c'est...

LE comte. Eh bien ?

BLAISE. C'est la belle Nanine.

LE comte. Nanine?

LA BARONNE. Ah ! bon ! Je ne m'oppose point A de pareils amours.

LE COMTE, à part. Ciel! à quel point On m'avilit ! Non, je ne le puis être. BLAISE. Ce parti-là doit bien plaire à mon maître. LE COMTE. Tu dis qu'on l'aime, impudent!

BLAISE. Ah! pardon.

LE COMTE. T'a-t-elle dit qu'elle t'aimât?

BLAISE. Mais... no;i, Pas tout-à-fait; elle m'a fait entendre Tant seulement qu'elle a pour nous du tendre ; D'un ton si bon, si doux, si familier, Elle m'a dit cent fois : Cher jardmier. Cher ami Biaise, aide-moi donc à faire Un beau bouquet de fleurs, qui puisse plaire A monseigneur, à ce maître charmant; Et puis d'un air si touché, si touchant. Elle faisait ce bouquet; et sa vue Etait troublée ; elle était tout émue.

Toute rêveuse, avec un certain air, Un air, là, qui.... peste, l'on y voit clair. LE COUTE. Biaise, va-t'en... Quoi! j'aurais su lui plaire! BLAISE. Çà n'allez pas traînasser notre affaire. LE COMTE. Hem!. .

BLAISE. Vous verrez comme ce terrain-là Entre mes mains bientôt profitera.

Bépondez donc ; pourquoi ne me rien dire ? LE COMTE. Ah! mon cœur est trop plein. Je me relire... Adieu, madame.

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