‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 25 sur 284 · SCÈNE IV. — Arons, Messala, Albin · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — Arons, Messala, Albin

ARONS. Généreux Messala, l'appui de votre maître, Eh bien ! l'or de Tarquin, les présents de mon roi Des sénateurs romains n'ont pu tenter la foi ? Les plaisirs d'une cour, l'espérance, la crainte, A ces cœurs endurcis n'ont pu porter d'atteinte? Ces fiers praticiens sont-ils autant de dieux^ Jugeant tous les mortels, et ne craignant rien d'eux? Sont-ils sans passions, sans intérêt, sans vice?

MESSALA. Ils osent s'en vanter ; mais leur feinte justice, Leur âpre austérité que rien ne peut gagner N'est dans ces cœurs hautains que la soif de régner j Leur orgueil foule aux pieds l'orgueil du diadème; Ils ont brisé le joug pour l'imposer eux-méme. De notre liberté ces illustres vengeurs. Armés pour la défendre, en sont les oppresseurs. Sous les noms séduisants de patrons et de pères. Ils affectent des rois les démarches altières. Rome a changé de fers; et, sous le joug des grands. Pour un roi qu'elle avait, a trouvé cent tyrans.

ARONS. Parmi vos citoyens, en est-il d'assez sage Pour détester tout bas cet indigne esclavage?

MESSALA. Peu sentent leur état ; leurs esprits égarés De ce grand changement sont encore enivrés; Le plus vil citoyen, dans sa bassesse extrême. Ayant chassé les rois pense être roi lui-même. Mais, je vous l'ai mandé, seigneur, j'ai des amis, Qui sous ce joug nouveau sont à regret soumis , Qui, dédaignant Terreur des peuples imbécilles^ Dans ce torrent fougueux restent seuls immobiles ; Des mortels éprouvés, dont la tête el les bras Sont faits pour ébranler ou changer les États.

ARONS. De ces braves Romains que faut-il que j'espère î Serviront-ils leur prince?

MESSALA. lissent prêts à tout faire:

Tout leur sang est à vous : mais ne prétendez pas Qu'en aveugles sujets ils servent des ingrats : Ils ne se piquent point du devoir fanatique De servir de victime au pouvoir despotique^ Ni du zèle insensé de courir au trépas Pour venger un tyran qui ne les connaît pas. Tarquin promet beaucoup, mais, devenu leur maître, I! les oubliera tous, ou les craindra peut-être. Je connais trop les grands : dans le malheur amis, Ingrals dans la fortune, et bienlôt ennemis : Nous sommes de leur gloire un instrument servilo lU'jeié par dédain, dès qu'il est inutile, 1:l !)!-isé sans pilié, s'il devient dangereux. A des conditions on peut compter sur eux : Ils demandent un chef digne de leur courage Dont le nom seul impose à ce peuple volage; Un chef assez puissant pour obliger le roi. Même, après le succès, à nous tenir sa foi;

TllÉAlKE DE VOLT.

Ou, si de nos desseins la trame est découverte

Un chef assez hardi pour venger notre perte. ARONs. Mais vous m'aviez écrit que l'orgueilleux Tituf MiîssAr.A. II est l'appui de Rome, il est filsdeBiutusj

Cependant...

ARONs. De quel œil voit-il les injustices

Dont ce sénat superbe a payé ses services?

Lui seul a sauvé Rome, et toute sa valeur

En vain du consulat lui mérita l'honneur ;

Je sais qu'on le refuse.

MESSALA. Et je sais qu'il murmure,

Son cœur allier et prompt est plein de cette injure;

Pour toute récompense il n'obtient qu'un vain bruit,

Qu'un triomphe frivole, un éclat qui s'enfuit.

J'observe d'assez près son âme impérieuse,

Et de son fier courroux la fougue impétueuse*.

Dans le champ de la gloire il ne fait que d entrer;

Il y marche en aveugle, on l'y peut égarer.

La bouillante jeunesse est facile à séduire :

Mais que de préjugés nous aurions à détruire !

Rome, un consul, un père, et la haine des rois,

Et l'horreur de la honte, et surtout ses exploits

Connaissez donc Titus ; voyez toute son âme,

Le courroux qui l'aigrit, le poison qui l'enflamtiio;

Il brûle pour ïullie.

ARONS. Il l'aimerait?

MESSALA. Seigneur,

A peine ai-je arraché ce secret de son cœur ;

Il en rougit lui-même, et cette âme inflexible

N'ose avouer qu'elle aime, et craint d'être sensible.

Parmi les passions dont il est agité

Sa plus grande fureur est pour la liberté. ARONS. C'est donc des sentiments et du cœur d'un sCul homiv.o

Qu'aujourd'hui, m.algré moi, dépend le sort de Rome ! A Albin. Ne nous rebutons pas. Préparez-vous, Albin,

A vous rendre sur l'heure aux tentes de Tarquin, A Messala. Entrons chez la princesse. Un peu d'expérience

M'a pu du cœur humain donner quelque science

Je lirai dans son âme, et peut-être ses mains

Vont former l'heureux piège où j'attends les Romains,

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