‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 264 sur 284 · ACTE PilEMIEll · texte numérisé non relu

ACTE PilEMIEll

SCÈNE I.— Assemblée des chevaliers rangés en demi-cercle. ABGiRE. Illusircs chevaliers^ vengeurs de la Sicile,

Qui daignez, par égard au déclin de mes ans,

Vous assembler chez moi pour chasser nos tyrans,

Et former un État triomphant et tranquille;

Syracuse en ses murs a gémi trop longtemps

Des desseins avortés d'un courage inutile.

11 est temps de marcher à ces fiers Musulmans;

Il est temps de sauver d'un naufrage funeste

Le plus grand de nos biens, le plus cher c}ai nous reste,

Le droit le plus sacré des moi tels généreux,

La liberté : c'est là que tendent tous nos vœux.

Deux puissants ennemis de notre ré|)ublitiui',

Des droits des nations, du bonheur ries humains.

Les Césars de Byzance, et les fiers Sanasiiis,

Nous menacent encor de leur joug tyiannique.

Ces despotes altiers, partageant l'uniN ers,

Se disputent l'iioniiour de nous donner des fers.

Le Grec a sous ses lois les peuples do Messine ; *

Le hardi Solamir insolemment domine

Sur les fertiles champs couronnés pur l'f'.tna.

Dans les murs d' Agrigente, aux campagnes d'Euna ;

Kt (le tovil Syracuse annonrnil l<i mine.

Mais lus communs tyrans, l'un c!e l'autro jalonx,

Armés pour nous délruiro, onl comballu i)Our nous;

Ils ont peidu leur force on disputant leur [)ruie.

A notre liberté le ciel ouvre uni' voie ;

Le moment est propice, il en faut profiler

La grandeur musulmane esi à son dernier Age;

On commence en Europe à la moins redouter.

Dans la France un Martel, en Espagne un Pelage,

Le grand Léon (1) dans Rome, arme d'un saint courage.

Nous ont assez appris comme on peut la dompter.

Je sais qu'aux factions Syracuse livrée

N'a qu'une liberté faible et mal assurée.

Je ne veux point ici nous rappeler ces ten)ps

Où nous tournions sur nous nos armes criminelles.

Où l'État répandait le sang de s-os enfants.

Étouffons dans l'oubli nos indignes querelles.

Orbassan, qu'il ne soil qu'un parti parmi nous,

Celui du bien public, et du salut de tous.

Que de notre union l'Étal puisse renaître ;

Et, si de nos égaux nous fûmes trop jalons,

Vivons et périssons sans avoir eu de maître. ORBASSAN. Argire, il est trop vrai que les di\ isions

Ont. régné trop longtemps entre nos deux maisons : L'État en fut troublé; Syracuse n'aspire Qu'à voir les Orbassans unis au sang d' Argire. Aujourd'hui l'un par l'autre il faut nous protéger. En citojen zélé j'accepte votre fille; Je servirai l'Etat, vous et votre famille ; Et, du pied des autels où je vaism'engager, Je marche à Solamir, et je cours vous venger. Mais ce n'est pus assez de combattre le Maure; Sur d'autres ennemis il faut jeter les yeux : Il fut d'autres tyrans non moius pernicieux, Que peut-être un vil peuple ose chérir encore.

De que! droit les Français^ por'ant partout leurs pas. Se sonl-ils établis dans nos riches climats? De quel droit un Coucy (2) vint-il dans Syracuse, Des rives de la Seine aux bords de l'Aréthiise ? D'abord modeste et simple, il voulut nous servir; Bientôt fier et superbe, il se fit obéir. Sa race accumulant d'immenses héritages.

Et d'un peuple ébloui maîtrisant les suffrages, Osa sur ma famille élever sa grandeur.

(1) Par le grand Léon, M. de \oltaire entend Léon IV, et non le pape Léon I, connu daiiS les cloîtres sous le nom de saint Léon, de Léou-le-Grand. Ce saint Léon est le premier pape qui ait approuvé le supplice des hérétiques. Il dit dans ses Ictt-es que le tyran Maxime, en punissant de mort Priscillien, a rendu un grand service a. l'église: et il poursuivit avec violence ce qui restait de priseillianistes en Espagne. Les légendaires racontent qu'un jour une femme lui ayant baisé la main, il sentit un mouvement de cotcupiscence; qu'en conséquence il se coupa la main. Mais la vierge la lui rendit queues jours après, aiin qu'il put célébrer la messe. C'est depuis ce temps qu'on baise les pieds du pape, attendu que, le pied étant enveloppé dans une pantoulle, le saint-pere court moins de risque d'être obligé de se le couper. On sent bien que ce n'es't pas à ce pape que M. de Voltaire a pu donner le nom de Grand. D'ailleurs, saint Léon vivait plusieurs siècles avant l'époque où la tragédie de Taucrède est placée.

(2) Uo seigoeur de Coucy s'établit e» Sicile, du temps de Charles-le-Chau^e.

Nous l'en avons punie, et, malgré sa faveur, Nous voyons ses enfants bannis de nos rivages, Tancrède (1), un rejeton de ce sang dangereux, Des murs de Syracuse éloignés dès l'enfance, A servi, nous dit-on, les Césars deByzance; 11 est fier, outragé, sans doute valeureux; Il doit haïr nos lois, il cherche la vengeance. Tout Français est à craindre : on voit même en nos jours Trois simples écuvers (2), sans bien et sans secours, Sortis des flancs glacés de l'humide Neuslrie (3) Aux champs (4) apuliens se faire une patrie ; Et n'ayant pour tout droit que celui des combats. Chasser les possesseurs et fonder des États. Grecs, Arabes, Français, Germains, tout nous dévore; Et nos champs, malheureux par leur fécondité, Appellent l'avarice et la rapacité Des brigands du Midi, du Nord et de l'Aurore. Nous devons nous défendre ensem.ble et nous venger, .l'ai vu plus d'une fois Syracuse trahie ; Maintenons notre loi, que rien ne doit changer Elle condamne à perdre et l'honneur et la vie Quiconque entretiendrait avec nos ennemis Un commerce secret, fatal à son pays.

A l'infidélité l'indulgeTice encourage.

On ne doit épargner ni le sexe ni l'âge. Venise ne fonda sa fière autorité Que sur la défiance et la sévérité :

Imitons sa sagesse en perdant les coupables. LonÉDAN, Quelle honte en effet, dans nos jours déplorables Que Solamir, un Maure, un chef des Musulmans, Dans la Sicile encore ait tant de partisans! Que partout dans cette lie et guerrière et chrétienne. Que même parmi nous Solamir entretienne Des sujets corrompus vendus à ses bienfaits ! Tantôt chez les Césars occupé de nous nuire, Tantôt dans Syracuse ayant su s'introduire. Nous préparant la guerre, et nous offrant la paix. Et pour nous désunir soigneux de nous séduire Un sexe dangereux, dont les faibles esprits D'un peuple encor plus faible attirent les hommages, Toujours des nouveautés et des héros épris, A ce A'aure imposant prodigua ses suffrages. Combien de citoyens aujourd'hui prévenus Pour ces arts séduisants (5) que l'Arabe cultive ' Arts trop pernicieux, dont l'éclat les captive, A nos vrais chevaliers noblement inconnus. Que notre art soit de vaincre, et je n'en veux point d'autre. J'espère en ma valeur, j'attends tout de la vôtre ; Et j'approuve surtout cette sévérité Vengeresse des lois et de la liberté.

(1) Ce n'est pas Tancrède de Hauteville, qui n'alla en Italie que quelques temps apvcs.

(a) Les premiers normands qui passèrent dans la Pouille, Drogon , Bateric et Uipostel.

(3) La Normandie.

(4) Le pays de Naplcs.

(5) En ce temps les Arabes cultivaient seuls les sciences en Occident; et ce sont eux qui fondcreut l'çcole de Salerue.

Pour détruire l'Espagne il asuiTid'un traître (1) :

Il en fut parmi nous ; chaque jour en voit naître.

Mettons un Ircin terrible à l'infidélité ;

Au salut de l'État que toute pitié cède ;

Combattons Solamir, et proscrivons Tancrède.

Tancrede, né d'un sang parmi nous détesté.

Est plus à craindre encor pour notre liberté.

Dans le dernier conseil un décret juste et sage

Dans les mains d'Orbassan remit son héritage.

Pour confondre àjamais nos ennemis cachés,

A ce nom de Tancrède en secret attachés ;

Du vaillant Orbassan c'est le juste partage,

Sa dot, sa récompense.

CATANE. Oui, nous y souscrivons.

Que Tancrède, s'il veut, soit puissant à Byzance;

Qu'une cour odieuse honore sa vaillance ;

Il n'a rien à prétendre aux lieux où nous vivons.

Tancrède, en se donnant un maître despotique,

A renoncé lui-même à nos sacrés remparts :

Plus de retour pour lui ; l'esclave des Césars

Ne doit rien posséder dans une république.

Orbassan de nos lois est le plus ferme appui,

Et l'État, qu'il soutient, ne pouvait moins pour lui ;

Tel est mon sentiment.

ARGiRE. Je vois en lui mon gendro

Ma fille m'est bien chère, il est vrai ; mais enfin

Je n'aurais point pour eux dépouillé l'orphelin :

'Vous savez qu'à regret on m'y vit condescendre. LORÉDAN. Blâmez-vous le sénat ?

ARGIRE. Non ; je hais la rigueur;

Mais toujours à la loi je fus prêta me rendre,

Etl'intérêt commun l'emporta dansmon cœur. ORBASSAN. Ces biens sont à l'État, l'État seul doit les prendre

Je n'ai point recherché cette faible faveur. ARGIRE. N'en parlons plus : hâtons cei heureux hyménée ;

Qu'il amène demain la brillante journée

Où ce chef arrogant d'un peuple destructeur,

Solamir, à la fin doit connaître un vainqueur.

Votre rival en tout, il osa bien prétendre.

En nous offrant la paix, à devenir mon gendre (2) ;

Il pensait m'honorer par cet hymen fatal.

Allez... dans tous les temps triomphez d'un rival :

Mes amis soyons prêts... ma faiblesse et mon âge

Ne me permettent plus l'honneur de commander :

A mon gendre Orbassan vous daignez l'accorder.

Vous suivre est pour mes ans un assez beau partage ;

Je serai près de vous ; j'aurai cet avantage ;

Je sentirai mon cœur encor se ranimer;

Mes yeux seront témoins de votre fier courage.

Et vous auront vu vaincre avant de se fermer. LORÉDAN. Nous combattrous SOUS VOUS, Seigneur, nousosonscroire

Que ce jour, quel qu'il soit, nous sera glorieux :

Nous nous promettons tous l'honneur de la victoire,

(1) Le comte Julien, ou l'archeVêquc Opas.

(2) 11 était très commun de marier des clirétiennes à des musaknaiis ; et Abdalise, Je tils de Musa, conquérant de l'Espagne, épousa la fille du roi Rodrigue.' Cet exemple fut imité daus tous les pays oii les AraJ)es portèrent leurs armes vrctorieuses.

Ou l'honneur consolant de mourir à vos yeux. SCÈNE II. — Aruihe, Orbassan.

AHCiRE. Eh bien! brave Orbassan, suis-je enfin votre père?

Tous vos ressentiments sont-ils bien effacés?

Pourrai-je en vous d'un fils trouver le caractère?

Dois-je compter sur vous?

ORBASSAN. Je vous l'ai dit assez :

J'aime Yiilal, Argire ; il nous réconcilie.

Cet hymen nous rapproche, et la raison nous lia ;

Mais le nœud qui nous joint n'eût poinl été fûnné,

Si dans noire querelle, à jamais assoupie,

Mon cœur qui vous hait ne vous eût estimé.

L'amour peut avoir part à ma nouvelle chaîne;

Mais un si noble hymen ne sera point le fruit

D'un feu né d'un instant, qu'un autre instant détruit,

Une suit l'indifféience, et trop souvent la haine.

Ce co^ur, que la patrie appelle aux champs de Mars,

Ne sait point soupirer au milieu des hasards.

Mon hymen a pour but l'honneur de vous complaire^

Notre union naissante, à tous deux nécessaire,

La splendeur de l'État, votre intérêt, le mien ;

Devant de tels objets l'amour a peu de charmes,

II pourra resserrer un si noble lien ;

Mais sa voix doit ici se taire au bruit des armes. ARGIRE. J'estime en un soltlat cette mâle fierté;

Mais la franchise plaît, et non laustépité.

J'espère que bientôt ma chère Aménaïde

Pourra fléchir en vous ce courage rigide.

C'est peu d'être un guerrier; la modeste douceur

Donne un prix aux vertus, et sied à la valeur.

Vous sentez que ma fille au sortir de l'enfance,

Dans nos temps orageux de trouble et de malheur,

^ar sa mère élevée à la cour de Byzance,

Potirrait s'effaroucher de ce sévère accueil,

Qui tient de la rudesse, et ressemble à l'orgueil.

Pardonnez aux avis d'un vieillard et d'un père. ORBASSAN. Vous-même pardonnez à mon humeur austère:.

Élevé dans nos camps, je préférai toujours

A ce mérite faux des politesses vaines,

A cet art de flatter, à cet esprit des cours,

La grossière vertu des mœurs républicaines :

Mais je sais respecter la naissance et le rang

D'un estimable objet formé de voire sang;

Je prétends par mes soins mériter qu'elle m'aime,

Vous regarder en elle, et m'honorer moi-même. ARGIRE. Par mon ordre en ces lieux elle avance vers vous.

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