‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 32 sur 284 · SCÈNE V. —Titus, Tullie · texte numérisé non relu

SCÈNE V. —Titus, Tullie

TITUS. Madame, est-il bien vrai? daignez-vous voir encore

Cet odieux Romain que votre cœur abhorre,

Si.juslement haï, si coupable envers vous,

Cet ennemi...

TULLIE. Seigneur, tout est changé pour nous.

Le destin me permet... Titus... Il faut me dire

Si j'avais sur voire ame un véritable empire. TITUS. Eh! pouvez-vous douter de ce fatal pouvoir

De mes feux, de mon crime, et de mon désespoir?

Vous ne l'avez que trop cet empire funeste;

L'amour vous a soumis des jours que je déleste :

Commandez, épuisez votre juste courroux :

Mon sort est en vos mains.

TULLIE. Le mien dépend de vous.

TITUS. De moi ! Titus tremblant ne vous en croit qu'à peine;

Moi, je ne serais plus l'objet de votre haine!

Ah! princesse, achevez; quel espoir enchanteur

M'élève en un moment au faite du bonheur ! TULLIE, en lui donnant la lettre.

Lisez, rendez heureux, vous, Tullie et mon père Tandisqu'il lit. Je puisdoncme flatter... Maisquel regard sévère!

D'où vient ce morue accueil, et ce front consterné/

Dieux!...

TITUS. Je suis des mortels le plus infortuné;

Le sort, dont la rigueur à m'aecabler s'attache,

M'a montré mon bonheur et soudain me l'arrache;

Et, pour combler les maux que mon cœur a soulTorts,

Je puis vous posséder, je vous aime et vous perds, TULLIE. Vous,Titus?

TITUS. Ce moment a condamné ma vie

Au comble de l'horreur et de l'ignominie;

A trahir Rome ou vous; et je n'ai désormais

Que le choix des malheurs, ou celui des forfaits. TULLIE. Que dis-tu? quand ma main te donne un diaaême.

Quand lu peux m' obtenir, quand tu vois que je l'aime!

Je ne m'en cache plus : un trop juste pouvoir,

Autorisant mes vœux, m'eu a fait un devoir.

Hélas ! j'ai cru ce jour le plus beau de ma vie;

Et le premier moment où mon âme ravie

Peut de ses sentiments s'expliquer sans rougir.

Ingrat, est le moment qu'il m'en faut repentir!

Que m'oses-tu parler de malheur et de crime?

Ah ! servir des ingrats contre un roi légitime,

M'opprimer, me chérir, détester mes bienfaits;

Ce sont là mes malheurs, et voilà tes forfaits.

Ouvre les yeux, Titus, et met dans la balance

Les refus du sénat, et la toute-puiss^tnce,

Choisis, de recevoir ou de donner la

D'un vil peuple ou d'un trône, et de Rome ou do moi.

Inspirez-lui, grands dieux! le parti qu'il doit prendre. TITUS, en lui tendant la lettre.

Mon choix est fait.

TULLiE. Eh bien ! crains-tu de me l'apprendre?

Parle, ose mériter ta grâce ou mon courroux.

Quel sera ton destin?...

TITUS. D'être digne de vous,

Dipne encor de moi-même, à Rome encor fidèle;

Brûlant d'amour pour vous, de combattre pour elle;

D'adorer vos vertus, niais de les imiter!

De vous perdre, madame, et de vous mériter. TULLIE. Ainsi donc pour jamais...

TITUS. Ah! pardonnez, princesse

Oubliez ma fureur, épargnez ma faiblesse;

Ayez pitié d'un cœur de soi-même ennemi,

Moins malheureux cent fois quand vous l'avez haï.

Pardonnez, je ne puis vous quitter ni vous suivre :

Ni pour vous, ni sans vous, "Titus ne saurait vivre;

Et je mourrai plutôt qu'un autre ait votre foi. TULLIE. Je te pardonne tout, elle est encore à toi. TITUS. Eh bien! si vous m'aimez, ayez l'âme romaine;

Aimez ma république, et soyez plus que reine ;

Apportez-moi pour dot, au lieu du sang des rois,

L'amour de mon pays, et l'amour de mes lois.

Acceptez aujourd'hui Rome pour votre mère.

Son vengeur pour époux, Brutus pour votre père:

Que les Romains, vaincus en générosité,

A la fille des rois doivent leur liberté. TULLIE. Qui? moi, j'irai trahir?..

TITUS. Mon désespoir m'égare :

Non, toute trahison est indigne et barbare.

Je sais ce qu'est un père, et ses droits absolus;

Je sais... que je vous aime... et ne méconnais plus. TULLIE. Ecoute au moins ce sang qui m'a donné la vie. TITUS. Eh! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie? ^

TULLIE. Ta patrie! ah! barbare ! en est-il donc sans moi? TITUS. Nous sommes ennemis... La nssture, la loi

Nous impose à tous deux un devoir fei farouche. TULLIE. Nous ennemis! ce nom peut sortir de ta bouche TITUS. Tout mon cœur la dément.

TULLIE. Ose donc me servir;

Tu m'aimes, venge-moi.

i^CÈNE VL — BnuTus, Arons, Titus, Tullie, Messala, Albin, PnOcuLus,

Licteurs.

BRUTUS, à Tullie. Madame, il faut partir. Dans les premiers éclats des tempêtes publiques Rome n'a pu vous rendre à vos dieux domestiques, Tarquin même en ce temps, prompt à vous oublier, El du soin de nous perdre occupé tout entier. Dans nos calamités confondant sa famille. N'a pas même aux Romains redemandé sa fille. Souffrez que je rappelle un triste souvenir : Je vous privai d'un père, et dus vous en servir. Allez, et que du troue où le ciel vous appelle, L'inflexible équité soit la garde éternelle. Pour qu'on vous obéisse, obéissez aux lois

Tremblez en contemplant tout le devoir des rois;

El si de vos flaltcurs la funeste malice

Jamais dans voire cœur ébranlait la justice,

Prê'te alors d'abuser du pouvoir souverain,

Souvenez-vous de Home, et songez à Tarquin *.

Et que ce grand exemple, où mon espoir se fonde,

Soit la leçon des rois, et le bonheur du monde. A Arons. Le sénat vous la rend, seigneur; et c'est à vous

De la remettre aux mains d'un père et d'un époux.

Procnlus va vous suivre à la porte sacrée. TITUS, éloigné. 0 de ma passion fureur désespérée! {Il va vers Arons.)

Je ne souffrirai point. Non... permettez, seigneur... {Brutus et Tullie sortent avec leur suite,) (Arons et Messala restent.) Dieux! ne mourrai-je point de honte et de douleur? A Arons. Pourrais-je vous parler?

ARONS. Seigneur, le temps me presse,

II me faut suivre ici Brutus et la princesse ;

Je puis d'une heure encore retarder son départ;

Craignez, Seigneur^ craignez de me parler trop tard.

Dans son appartement nous pouvons l'un et l'autre

Parler de ses destins, et peut-être du vôtre. (7/ sort

Page 1