SCENE VI. — Brutus, Proculus
DRUTUS. Non, plus j'y pense encore, et moins je m'imagîno
Que mon fils des Romains ait tramé la ruine :
Pour son père et pour Rome il avait trop d'amour;
On ne peut à ce point s'oublier en un jour.
Je ne le puis pense mon lils n'est point coupable. PRocuLUS. Messala, qui forma ce complot détestable,
Sous ce grand nom peut-être a voulu se couvrir;
Peut-être on hait sa gloire, on cherche à \i> flétrir. BRUTUS. Plût au ciel !
l'RocuLus. De vos fils c'est le seul qui vous reste.
Qu'il soit coupable ou non de ce complut funeste,
Le sénat indulgent vous remet ses destins :
Ses jours sont assurés puisqu'ils sont dans vos mains;
Vous saurez à l'État conserver ce grand homme.
Vous êtes père onlin.
Biiiiius. Jo suis consul de Rome.
SCÈNE VU. — Brutus, Proculus, Tittts, dans le fond du théâtre, atcc des
licteurs.
PROCULUs. Le VOICI.
TITUS. C\^t Mfulus! 0 douloureux moment,sI
0 terre, entï'ouvr'î.s.ai goii^ mes pas chancelants!
Seigneur, souffrez <}u''.iu fil'^...
BnuTii». Arrête, térnéraire.
De deux fils que j'aimai les dieux m'avaient fait père;
J'ai perdu l'un ; que dis-je? ah! malheureux Titus 1
Parle ; ai-je çncore un fils!
TITUS. Non, vous n'en avez plu^.
BnrTis. Réponds donc à ton juge, opprobre de ma vie. Il s'assied. Avais-tu résolu d'opprimer ta patrie?
D'abandonner ton père au p(^\^voi^ absojw?
De trahir tes serments? " ' '
TITUS. Je n'ai rien résolu.
Plein d'un mortel poison dont l'horreur me dévore,
Je m'ignorais moi-môme et je me cherche encore;
Mon cœur, encor surpris de son égarement.
Emporté loin de soi, fut coupable un moment :
Ce moment m'a couvert d'une honte éternelle ;
A mon pays que j'aime il m'a fait infidèle :
Mais, ce moment passé, mes remords infinis
Ont égalé mon crime et vengé mon pays.
Prononcez mon arrêt. Rome, qui vous contemple,
A besoin de ma perte et veut un grand exemple;
Par mon juste supplice il faut épouvanter
Les Romains, s'il en est qui puissent m'imiter.
Ma mort servira Rome autant qu'eût fait ma vie;
Et ce sang, en tout temps utile à sa pairie,
Dont je n'ai qu'aujourd'hui souillé la pureté,
N'aura coulé jamais que pour la liberté. BRLTL's. Quoi! tant de perfidie avec tant de courage?
De crimes, de vertus, quel horrible assemblage!
Quoi! sous ces lauriers même, et parmi ces drapeaux,
Que ton sang à mes yeux rendait encor plus beaux!
Quel démon t'inspira cette horrible inconstance? TiTTS. Toutes les passions, la soif de la vengeance.
L'ambition, la haine, un iastant de fureur... BRiTUS. Achève, malheureux. - ,
TITUS. ÎJne plus grande erreur.
Un feu qui de mes sens est même encor le maître.
Qui ùl tout mon forfait, qui l'augmente peut-être.
C'est trop vous offenser par cet aveu honteux,
Inutile pour Rome, indigne de nous deux.
Jlon malheur est au comble ainsi que ma furie :
Terminez mes forfaits, mon désespoir, ma vie.
Votre opprobre et le mien. Mais si dans les comba»S
J'avais suivi la Irace où m'ont conduit vos pas.
Si je vous imitai, si j'aimai ma patrie.
D'un remords assez grand si ma faute est suivie, (Il se jette à genoux.)
A cet infortuné daignez ouvrir les bras ;
Dites du moins Mon fils, Brutus ne te hait pas;
Ce mot seul, me rendant mes vertus et ma gloire
De la honte ou je suis défendra ma mémoire :
On dira que Titus, descendant chez les morts,
Eut un regard de vous pour prix de ses remords,
— se —
Que vous l'aimiez encore, et que, malgré son crime,
Votre fils dans la tombe emporta voire estime. JjnuTus. Son remords me l'arrache. 0 Rome! ô mon pays!
Proculus.... à la mort qub l'on mène mon fils.
Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse;
Lève-loi, cher appui qu'espérait ma vieillesse;
Viens embrasser Ion père; il t'a dû condamner:
Mais, s'il n'était Brutus, il t'allait pardonner.
Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage:
Va, porte à ton supplice un plus mâle courage ;
Va, ne l'attendris point, soit plus Romain que moi.
Et que Rome t'admire en se vengeant de toi. ÏITUS. Adieu : je vais périr digne encore de mon père.
(On l'emmène.)