‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 86 sur 284 · SCÈNE L — NÉRESTAN, Chatillon · texte numérisé non relu

SCÈNE L — NÉRESTAN, Chatillon

CHATiLLON. 0 brave Nérestan, chevalier généreux, Vous qui brisez les fers de tant de malheureux, Vous, sauveur des chrétiens qu'un Dieu sauveur envoie, Paraissez, montrez-vous, goûtez la douce joie De voir noG compagnons, pleurant à vos genoux^ Baiser l'heureuse main qui nous délivre to'us. Aux portes du sérail en foule ils vous demandent, Ne privez point leurs yeux du héros qu'ils attendent, Et qu'unis à jamais soûs notre l)i&nfaiteur...

^ÉHESTA^•. Illustre Chatillon, modérez cet honneur; J'ai rempli d'un Français le devoir ordinaire, J'ai fait ce qu'à ma place on vous aurait vu faire.

CHATILLON. Sausdoute, et tout chrétien, tout digne chevalier Pour sa religion se doit sacrifier ; Et la félicité des cœurs tels que les nôtres Consisie à tout quitter pour le bonheur des autres. Heureux à qui le ciel a donné le pouvoir De remplir comme vous un si noble devoir! Pour nous tristes jouets du sort qui nous opprime. Nous malheureux Français, escla\e3 dans Solvme, Oubliés dans les fers, où, longtemps sans secours,' Le père d'Orosmane abandonna nos jours:

Jamais nos yeux sans vous ne .-everraient'la France

NERESTAN. Dieu s'er,t ser\i de moi, seigneur ; sa providence De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur. Mais quel triste mélange altère ce bonheur ! Que de ce fier soudan hi clémence odieuse Répand sur ses bienfaits uhé âhîëriurae affreuse !

Dieu me voit et m'entend ; il sait si dans mon cœur J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur. Je faisais tout pour lui , j'espérais de lui rendre Une jeune beauté qu'à l'ûge le plus tendre Le cruel Noradin fit esclave avec moi.

Lorsque les ennemis de notre auguste foi. Baignant de notre sang la Syrie enivrée, Surprirent Lusignan vaincu dans Gésarée. Du sérail des sultans sauvé par des chrétiens. Remis depuis longtemps dans mes premiers liens, Renvoyé dans Paris sur ma seule parole, Seigneur, je me flattais, espérance frivole ! De ramener Zaïre à cette heureuse cour Où Louis des vertus a fixé le séjour : Déjà même la reine, à mon zèle propice. Lui tendait de son trône une main protectrice. Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité Qui la tirait du sein de la captivité, On la retient... Que dis-je?... Ah! Zaïre elle-même Oubliant les chrétiens pour ce Soudan qui l'aime... N'y pensons plus... Seigneur, un refus plus cruel Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel : Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie.

CHATiLLON. Je VOUS Offre pouf eux ma liberté, ma vie; Disposez-en, seigneur, elle vous appartient.

^ÉBESTAN. Seigneur, ce Lusignan qu'a Solyme on retient, Ce dernier d'une race en héros si féconde, Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde. Ce héros malheureux, de Bouillon descendu, Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.

CHATILLON. Seigucur, s'il est ainsi, votre faveur est vainc '. Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne Alors que dans les fers son chef est retenu? Lusignan comme à moi ne vous est pas connu. Seigneur, remerciez le ciel dont la clémence A pour votre bonheur placé votre naissance Longtemps après ces jours à jamais détestés, Après cesjoursde sang et de calamités Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres. Ciel ! si vous aviez vu ce temple abandonné, Du Dieu que nous servons le tombeau profané. Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes, Au pied de nos autels expirant dans les flammes, Et notre dernier roi, courbé du faix des ans^ Massacré sans pitié sur ses fils expirants! Lusignan, le dernier de celte auguste race. Dans ces moments affreux ranimant notre audace, Au milieu des débris des temples renversés, Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés. Terrible, et d'une main reprenant cette épée Dans le sang infidèle atout, moment trempée. Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté De notre sainte foi le signe redouté.

Criant à haute voix : Français, soyez fidèles... Sans doute, en ce moment, le couvrant de ses ailc-f-^ La vertu du Tres-llaut, qui noussauve aujourd'hui, Aplanissait sa route et marchait devant lui; El des tristes chrétiens la foule délivrée

Vint porter avec nous ses pas dans Cesaree : La, par nos chpvalio^^, d'une commune voix, Lusii^nan fui choisi pour nous donner des lois. Omon cher Néreslaa, Dieu, qui nous humiHe, N'a pas voulu sans doute, en celte courte vie, Nous accorder le prix qu'il doit a la vertu ; Vainement pour son nom nous avons combattu. Ressouvenir affreux dont l'horreur me dévore! Jérusalem en cendre, hélas ! fumait encore, Lorsque dans notre ville atla(}uéset trahis. Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, La flamme dont brûla Sion désespérée S'étendit en fureur aux murs de Césarée : Ce fut là le dernier de trente ans de revers, Là je vis Lusignan chargé d'indignes fers : Insensible à sa chute, et grand dans ses misères, Il n'était attendri que des maux de ses frères. Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens. Gémit dans un cachot, privé de la lumière. Oublié de l'Asie et de l'Europe entière ; Tel est son sort affreux : qui pourrait aujourd'hui. Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui ? KÉRESTAN. Ce bonheur, il est vrai, serait d'un cœur barbare. Que je hais le destin qui de lui nous sépare! Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné ! Je connais ses malheurs, avec eux je suis né ; Sans un trouble nouveau, je n'ai pu les entendre; Votre prison, la sienne, et Césarée en cendre, Sont les premiers objets, sont les premiers revers Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts. Je sortais du berceau; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encore présentes. Au milieu des chrétiens dans un temple immolés. Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés. Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes. Nous fûmes transportés dans ce palais des rois, Dans ce même sérail, seigneur, où je vous vois. Noradin m'éleva près de cette Zaïre, Qui depuis... pardonnez si mon cœur en soupire. Qui depuis égarée en ce funeste lieu.

Pour un maUre barbare abandonna son Dieu. CHATiLLON. Telle est des musulmans la funeste prudence : De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance ; Et je bénis le ciel propice à nos desseins. Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains. Mais, seigneur^ après tout, cette Zaïre même Qui renonce aux chrétiens pour le Soudan qui l'aime. De son crédit au moins nous pourrait secourir : Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? M'en croirez-vous ? le juste aussi bien que le sage, Du crime et du malheur sait tirer avantage. Vous pourriez de Zaïre employer la faveur A fléchir Orosinane, à toucher son grand cœur; A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre. Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre. SÉRESTAN. Mais ce même héros, pour briser ses liens, Voudra-l-il qu'on s'abaisse à ces honteux movens?

Et qtinnrl il le voudrait, c>l-il en ma piii.'î'^anct)

D'oblcnir dn Zaïre un nioii'.i'iit d'audience?

Croyez-vous qii'Orosmane y daiiine consentir?

Le sérail, à ma voix, pourra-l-ii se rouvrir?

Quand je pourrais enfin paraître devant elle,

Que faut-il espérer d'une lemnie infidèle,

A qui mon seul aspect doit tenir lieu d'aflVont,

Et qui lira sa honte écrite sur mon front y

Seigneur, il est bien dur pour un cœur magnanime

D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime:

Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir. ciiATiLLON. Songez à Lusignan, songez à le servir. NKiiESTAN. Eh bien... Mais quels cheuiins jusqu'à cette infidèle

Pourront .. On ^ient à nous. Que vois-je! ô ciel 1 c'est elle.

Page 1