‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 110 sur 386 · ACTE IV, SCÈNE Vil. iil · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE Vil. iil

Je t'aime, et je connais la douleur qui te presse; Embrasse ma vertu pour vaincre ta faiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller, Tâche à t'en revêtir, non à m'en- dépouiller. Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie. Que je te plaise mieux couvert d'une infamie? Sois plus femme que sœur, et, te réglant sur moi, Fais-toi de mon exemple une immuable loi.

SABINE

Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.

Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites.

J'en ai les sentiments que je dois en avoir.

Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;

Mais enfin je renonce à la vertu romaine.

Si pour la posséder je dois être inhumaine,

Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur

Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.

Prenons part en pubUc aux victoires publiques,

Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques.

Et ne regardons point des biens communs à tous,

Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.

Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?

Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte,

Mêle tes pleurs aux miens. Quoi! ces lâches discours

N'arment point ta vertu contre*mes tristes jours?

Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?

Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;

Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu.

Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.

Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse.

Écoute la pitié, si ta colère cesse ;

Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs,

A punir ma faiblesse, ou finir mes douleurs :

Je demande la mort pour grâce, ou pour suppUce ;

Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,

N'importe ; tous ses traits n'auront rien que de doux,

i42 HORACE.

Si je les vois partir de la main d'un époux.

Quelle injustice aux dieux d'abandonner aux femmes Un empire si grand sur les plus belles âmes, Et de se plaire à voir de si faibles vainqueurs Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs ! A quel point ma vertu devient-elle réduite ! Rien ne la saurait plus garantir que la fuite. Adieu. Ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

SABINE, seule.

0 colère, ô pitié, sourdes à mes désirs, Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse. Et je n'obtiens de vous ni suppiïce ni grâce ! Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, Et n'employons après que nous à notre mort.

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