‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 125 sur 386 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels? Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience, A quels frémissements, à quelle violence. Ces indignes trépas, quoique mal figurés, Ont porté les esprits de tous nos conjurés? Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère Au point de ne rien craindre, en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, » La perte de nos biens et de nos libertés, » Le ravage des champs, le pillage des villes, » Et les proscriptions, et les guerres civiles, » Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix » Pour monter sur le trône et nous donner des lois. » Mais nous pouvons changer un destin si funeste, » Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, » Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, » Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui : » Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître ; » Avec la liberté Rome s'en va renaître ; » Et nous mériterons le nom de vrais Romains, » Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. » Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice : » Demain au Capitole il fait un sacrifice ; » Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux » Justice à tout le monde, à la face des dieux : » Là, presque pour sa suite il n'a que notre troupe; » C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe ; » Et je veux pour signal que cette même main » Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. » Ainsi d'un coup mortel la victime frappée » Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;

i66 CINNA.

» Faites voir, après moi, si vous vous souvenez » Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. » A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le vœu d'être fidèle : L'occasion leur plaît ; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit, et doit l'environner. Prête au premier signal que je voudrai donner.

Voilà, belle iEmilie, à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes. Le nom de parricide ou de libérateur, César celui de prince ou d'un usurpateur. Du succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notre gloire ou notre ignominie; Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans. S'il les déteste morts, les adore vivants. Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice. Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice, Que Rome se déclare ou pour ou contre nous. Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.

iEMILlË.

Ne crains point de succès qui souille ta mémoire : Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur. Regarde le malheur de Brute et de Cassie , La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains? Leur mémoire dans Rome est encor précieuse. Autant que de César la vie est odieuse; Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés. Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités. Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie :

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