‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 132 sur 386 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Assurés que chacun leur pardonne aisément , Espérant à son tour un pareil traitement : Le pire des états , c'est Tétat populaire.

AUGUSTE

Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants , Pour Tarracher des cœurs, est trop enracinée.

BUXIME.

Oui , seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée ;

Son peuple , qui s'y plaît , en fuit la guérison :

Sa coutume l'emporte , et non pas la raison ;

Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,

Est une heureuse erreur dont il est idolâtre ,

Par qui le monde entier, asservi sous ses lois.

L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,

Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.

Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes?

J'ose dire, seigneur, que par tous les climats Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États, Chaque peuple a le sien conforme à sa nature , Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure : Telle est la loi du ciel, dont la sage équité Sème dans l'univers cette diversité.

Les Macédoniens aiment le monarchique , Et le reste des Grecs la Uberté publique : Les Parthes , les Persans veulent des souverains ; Et le seul consulat est bon pour les Romains.

CINNA

Il est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie ; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, Et reçoit maintenant de vos rares bontés

476 CINNA

Le comble souverain de ses prospérités. Sous vous rÉtat n'est plus en pillage aux armées; Les portes de Janus par vos mains sont fermées , Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois , Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.

MAXIME

Les changements d'État que fait l'ordre céleste

Ne coûtent point de sang , n'ont rien qui soit funeste.

CINNA

C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,

De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font.

L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres ,

Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

MAXIME

Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté?

CINNA

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, Par les mains de Pompée il l'aurait défendue : n a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir. Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde. Depuis que la richesse entre ses murs abonde. Et que son sein, fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois. Les grands, pour s'aflfermir achetant des suffrages. Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues. Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marins Sylla devint jaloux ;

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César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous :

Ainsi la liberté ne peut plus être utile

Qu'à former les fureurs d'une guerre civile.

Lorsque, par un désordre à T univers fatal,

L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla, quittant la place enfin bien usurpée. N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée, Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir. S'il eût dans sa famiUe assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide. Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains? Vous la replongerez, en quittant cet empire. Dans les maux dont à peine encore elle respire; Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang. Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté : Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté. Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée; Mais une juste peur tient son âme effrayée : Si, jaloux de son heur, et las de commander. Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder. S'il lui faut à ce prix en acheter un autre. Si vous ne préférez son intérêt au vôtre. Si ce funeste don la met au désespoir. Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maîtrëî Sous qui son vrai bonheur commence de renaître; Et, pour mieux assurer le bien commun de tous,

178 CINNA

Donnez un successeur qui soit digne de vous.

AUGUSTE

N'en délibérons plus, cette pitié remporte.

Mon repos m'est bien cher , mais Rome est la plus forte ;

Et, quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,

Je consens à me perdre afin de la sauver.

Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire :

Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire ;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part.

Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard,

Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,

Regarde seulement l'État et ma personne.

Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits,

Et vous allez tous deux en recevoir le prix.

Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile ;

Allez donner mes lois à ce terroir fertile :

Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez.

Et que je répondrai de ce que vous ferez.

Poiir épouse, Cinna, je vous donne ^Emilie;

Vous savez qu'elle tient la place de Julie,

Et que si nos malheurs et la nécessité

M'ont fait traiter son père avec sévérité.

Mon épargne depuis en sa faveur ouverte

Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.

Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner :

Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner ;

De l'offre de vos vœux elle sera ravie.

Adieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie.

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