‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 149 sur 386 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

iEMILIE, FULVIE.

iEMILIE.

D'où me vient cette joie, et que mal à propos

Mon esprit malgré moi goûte un entier repos !

César mande Cinna sans me donner d'alarmes!

Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes:

Comme si j'apprenais d'un secret mouvement

Que tout doit succéder à mon contentement !

Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?

FULVIE

J'avais gagné sur lui qu'il aimerait la vie.

Et je vous l'amenais, plus traitable et plus doux.

Faire un second effort contre votre courroux ;

Je m'en applaudissais, quand soudain Polyclète,

Des volontés d'Auguste ordinaire interprète.

Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit.

Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.

Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause ;

Chacun diversement soupçonne quelque chose ;

Tous présumant qu'il aye un grand sujet d'ennui,

Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.

Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre,

C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,

Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi.

Que même de son maître on dit je ne sais quoi :

On lui veut imputer un désespoir funeste ;

On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.

EMILIE

Que de sujets de craindre et de désespérer. Sans que mon triste cœur en daigne murmurer! A chaque occasion le ciel y fait descendre Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre : Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler ;

204 GINNÂ.

Et puisque Tamitié n'en faisait plus qu'une Ame, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme ; Avec la même ardeur il saura vous chérir, Que...

iEMILIE.

Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir Tu prétends un peu trop ; mais , quoi que tu prétendes , Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes ; Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas , Ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas ; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite ; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette ; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur. Et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur. Quoi ! si ton amitié pour Cinna s'intéresse , Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse ? Apprends , apprends de moi quel en est le devoir. Et donne m'en l'exemple , ou viens le recevoir.

MAXIME

Votre juste douleur est trop impétueuse.

iEMILIE.

La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour. Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour !

MAXIME

Cet amour en naissant est toutefois extrême :

C'est votre amant en vous , c'est mon ami que j'aime ;

Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...

iEMILIE.

Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée ; Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée ; Ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir , Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.

MAXIME

Quoi! vous suis-je suspect de quelque perfidie?

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