‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 152 sur 386 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours ; Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

Je vous obéirai, seigneur.

AUGUSTE

Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ; Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance. Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main ; Tu fus mon ennemi même avant que de naître. Et tu le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti : Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie ; Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie ; Je te fis prisonnier pour te combler de biens; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens ; Je te restituai d'abord ton patrimoine ; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion ; Toutes les dignités que tu m'as demandées. Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire ; De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.

208 GINNA.

Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,

Après tant de faveur montrer un peu de haine,

Je te donnai sa place en ce triste accident,

Et te fis, après lui, mon plus cher confident;

Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue

Me pressant de quitter ma puissaDjce^solue,

De Maxime et de toi j'ai pris Jés seuls avis.

Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis ;

Bien plus, ce même jour je te donne iEmiUe,

Le digne objet des vœux de toute l'Italie,

Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,

Qu'en te couronnant roi je>t'aurais donné moins.

Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire

Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ;

Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.

CINNA

Moi, seigneur! moi, que j'eusse une ftme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein...

AUGUSTE

Tu tiens mal ta promesse :

Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.

Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au heu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte. L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

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