‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 157 sur 386 · ACTE V, SCÈNE III. Î · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III. Î

Un vertueux remords n'a point touché mon Ame ; Pour perdre mon rival, j*ai découvert sa trame ; Euphorbe vous a feint que je m'étais noyé De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé : Je voulais avoir lieu d'abuser iErailie, Effrayer son esprit, la tirer d'Itahe, Et pensais la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant ; Mais, au lieu de goûter ces grossières amorces. Sa vertu combattue a redoublé ses forces. Elle a lu dans mon cœur ; vous savez le surplus. Et je vous en ferais des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice : Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourments. Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. * J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître; Et croirai toutefois mon bonheur infini. Si je puis m'en punir après l'avoir puni.

AUGUSTE

En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire,

A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?

Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ;

Je suis maître de moi comme de l'univers ;

Je le suis, je veux l'être. 0 siècles! ô mémoire !

Conservez à jamais ma dernière victoire ;

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie : Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie ; Et, malgré la fureur de ton lâche dessein. Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler:

216 CINNA

Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année. Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang ; Préfère-s-en la pourpre à celle de mon sang ; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : Te rendant \m époux, je te rends plus qu'un père.

iEMILIE.

Et je me rends, seigneur, à ces hautes bontés; Je recouvre la vue auprès de leurs clartés : Je connais mon forfait qui me semblait justice , Et (ce que n'avait pu la terreur du supplice) Je sens naître en mon âme un repentir puissant. Et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.

Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, seigneur, je n'en veux que moi-même J'ose avec vanité me donner cet éclat.

Puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle ; Et, prenant désormais cette haine en horreur. L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au heu de châtiments trouvent des récompenses? 0 vertu sans exemple! ô clémence, qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand !

AUGUSTE

Cesse d'en retarder un oubli magnanime ; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime : Il nous a trahis tous ; mais ce qu'il a commis Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(A Maxime.)

Reprends auprès de moi ta place accoutumée ; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ;

Page 1