‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 183 sur 386 · ACTE II, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE VI

De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

NÉARQUE

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYEUCTE

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NÉARQUE

Vous trouverez la mort.

POLYEUCTE

Je la cherche pour lui.

NÉARQUE

Et si ce cœur s'ébranle?

POLYEUCTE

Il sera mon appui.

NÉARQUE

Il ne commande point que Ton s'y précipite.

POLYEUCTE

Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉARQUE

Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE

Par une sainte vie il faut la mériter.

POLYEUCTE

Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

246 POLYEUCTE

NÉÂRQUE.

Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe ; Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

POLYEUCTE

L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

NÉÂRQUE.

Vous voulez donc mourir? i

POLYEUCTE

Vous aimez donc à vivre?

NÉARQUE

Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous rhorreur des tourments je crains de succomber.

POLYEUCTE

Qui marche assurément n'a point peur de tomber : Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier, dans son âme le nie; D croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

NÉARQUE

Qui n'appréhende rien présume trop de soi.

POLYEUCTE

J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse ! D'où vient cette froideur?

NÉARQUE

Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE

li s'est offert, pourtant; suivons ce saint effort; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. n faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang ; Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas ! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? S'il vous en reste encor, n'étes-vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous?

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