‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 194 sur 386 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

ALBIN

En brutal, en impie, En bravant les tourments, en dédaignant la vie, Sans regret, sans murmure, et sans étonnement. Dans l'obstination et Tendurcissement, Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.

FÉLIX

Et l'autre?

ALBIN

Je l'ai dit déjà, rien ne le touche ; Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut ; On l'a violenté pour quitter Téchafaud : Il est dans la prison où je l'ai vu conduire ; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.

FÉLIX

Que je suis malheureux !

ALBIN

Tout le monde vous plaint.

FÉLIX

On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint ;

De pensers sur pensers mon Âme est agitée.

De soucis sur soucis elle est inquiétée ;

Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,

La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir ;

J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables ;

J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables;

J'en ai de généreux qui n'oseraient agir :

J'en ai même de bas, et qui me font rougir.

J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre.

Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;

Je déplore sa perte, et, le voulant sauver.

J'ai la gloire des dieux ensemble à conserver;

Je redoute leur foudre et celui de Décie;

Il y va de ma charge, il y va de ma vie.

Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas.

Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.

SeO POLYEUGTE.

ALBIN

Décie excusera Tamitié d'un beau-père ;

Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.

FÉLIX

A punir les chrétiens son ordre est rigoureux; Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux : On ne distingue point quand l'offense est publique ; Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi. Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?

ALBIN

Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.

Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi : Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci. Si j'avais différé de punir un tel crime, Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné ; Et de tant de mépris son esprit indigné. Que met au désespoir cet hymen de Pauline, Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine. Pour venger un affront tout semble être permis, Et les occasions tentent les plus remis. Peut-être (et ce soupçon n'est pas sans apparence) Il rallume en son cœur déjà quelque espérance ; Et, croyant bientôt voir Polyeucte puni, n rappelle un amour à grand'peine banni. Juge si sa colère, en ce cas implacable, Me ferait innocent de sauver un coupable. Et s'il m'épargnerait, voyant par mes bontés Une seconde fois ses desseins avortés.

Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? Je l'étouffé, il renaît; il me flatte, et me fâche : L'ambition toujours me le vient présenter; Et tout ce que je puis, c'est de le détester.

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