‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 251 sur 386 · ACTE IV, SCÈNE Ili · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE Ili

Je l'ai vaincu, princesse : et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas ; Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer ; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif. Que je viens ennoblir par celui de captif : Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre, Qu'il en estime l'un et me permette l'autre !

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes ; Je sais ce que je suis, je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans ; Le sceptre que je porte est un de vos présents ; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème : J'avoue, après cela, seigneur, que je vous aime. Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. Mais , hélas ! ce haut rang, cette illustre naissance. Cet Etat de nouveau rangé sous ma puissance. Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, A mes vœux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine. Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine ; Et si Rome est encor telle qu'auparavant. Le trône oîi je me sieds m'abaisse en m'élevant ; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir. Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme

À droit de triompher des caprices de Rome, Et que Finjuste horreur cpi'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre, à de plus justes lois ; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups, Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.

CÉSAR

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique, Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté Du parti malheureux qui m'a persécuté : Rome, n'ayant plus lors d'ennemis à me faire. Par impuissance enfin prendra soin de me plaire ; Et vos yeux la verront, par un superbe accueil. Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil . Encore une défaite, et dans Alexandrie Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie ; Et qu'un juste respect, conduisant ses regards, A votre chaste amour demande des Césars. C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent ; C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent ; Heureux si mon destin, encore un peu plus doux. Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous ! Mais, las ! contre mon feu mon feu me sollicite. Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces. Pour faire dire encore, aux peuples pleins d'effroi. Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi.

C'est trop, c'est trop, seigneur; souffrez que j'en abuse Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse. Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour ;

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