‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 34 sur 386 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

GHIMÈNE.

Je me meurs.

D. RODRIGUE

Un moment.

CHIMÈNE

Va, laisse-moi mourir.

D. RODRIGUE

Quatre mots seulement ; Après, ne me réponds qu'avecque cette épée.

CHIMÈNE

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

D. RODRIGUE

MaChimène...

GHIMÈNE.

Ote-moi cet objet odieux.

Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

D. RODRIGUE

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine. Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

GHIMÈNE.

Il est teint de mon sang.

D. RODRIGUE

Plonge-le dans le mien ; Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

CHIMÈNE

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue Le père par le fer, la fdle par la vue ! Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir : Tu veux que je f écoute, et tu me fais mourir!

D. RODRIGUE

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter Tenvie De finir par tes mains ma déplorable vie ; Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action.

L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.

Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur,

J'avais part à Taffront, j'en ai cherché Fauteur :

Je Tai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;

Je le ferais encor, si j'avais à le faire :

Ce n'est pas qu'en effet, contre mon père et moi,

Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi ;

Juge de son pouvoir : dans une telle offense

J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance.

Réduit à te déplaire ou souffrir un affront,

J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt ,

Je me suis accusé de trop de violence ;

Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,

A moins que d'opposer à tes plus forts appas

Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas ;

Que, malgré cette part que j'avais en ton âme,

Qui m'aima généreux me haïrait infâme ;

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix.

C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et quoique j'en soupire.

Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire ;

Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter

Pour effacer ma honte, et pour te mériter;

Mais, quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,

C'est maintenant à toi que je viens satisfaire :

C'est pour t'ofirir mon sang qu'en ce heu tu me vois.

J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime ;

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime :

Immole avec courage au sang qu'il a perdu

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

GHIMÈNE.

Ah ! Rodrigue , il est vrai , quoique ton ennemie. Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie ; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs. Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,

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