‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 59 sur 103 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une chambre chez Cadi.

CADI, ALCOUZCOLZ, Hommes et Femmes morisques

, CAW. : '

, t Les portes sont fermées? . .

* ALCOOZCOUZ.

vOniy les portes être bien fermées.

"iy cadi. -

Que personne n'entre sans prononcer le mot convenu, et continuons , notre fête. Célébrons , selon la coutume, de nos £ ancêtres, notre saint jour, notre saint vendredi, sans que ces chrétiens, au milieu desquels nous vivons maintenant comme de misérables prisonniers, puissent nous imputer à crime nos cérémonies.

TOUS

Ainsi soit fait.

ALCOUZCOUZ.

Si moi entrer en danse, moi me briser le» os à force 4e sauter.

1 Le couzeouz est la nourriture habituelle des peuples barbaresques. Ce mol désigne des pâtes de différente espèce. Les Espagnols l'écrivent euxerns ou af-ewseus atec l'article arabe.

1 L' Alpujarra est une chaîne de montagnes située dans le royaume de Grenade.

■ On appelle Mérhquu les Mores demeurés en Espagne après la 'conquête des Espagnols, et pour la plupart devenus chrétiens par suite des persécutions qu'ils avaient éprouvées. Ils furent bannis d'Espagne par Philippe III, au commencement du dixseptième siècle.

on toix.

En Tain dans on triste esclavage L'Africain languit maintenant Et pleure sa grandeur passée :

Si telle est la volonté d'Allah.....

TOUS

Vive sa loi I

ma ton.

Vire le beau souvenir De cet exploit glorieux Par lequel jadis à nos aïeux L'Espagne entière fut soumise.

tous.

Vire sa loi 1

m» voix.

Vive Xarife et Musa Et leur immortelle victoire I Jamais ceux de qui nous descendons Ne furent mieux protégés par Allah.

TOUS

Vive sa loi 1

On frappe rudement à la porte.

càhl Qu'est-ce donc?

UN MOBJSQUÏ.

On brise les portes.

CÀDI.

On veut sans doute nous surprendre dans nos assemblées. Comme le roi les a défendues par édit, la justice» en voyant entrer tant de Morisques dans cette maison, aura soupçonné quelque chose» et vient faire des recherches.

ALGOUZCOUX. ;

Eh bien 1 nom décamper.

UN MOIUSQUE.

Pourquoi tarder d'ouvrir, lorsqu'on frappe avec tant de violence ?

ALCOUZCOUZ.

€ 11 ne finit pas ouvrir sa porte à qui l'on n'ouvre pas son cœur *.»

UN MOIUSQUB.

"Que faire?

CAW.

Il faudrait, ayant d'ouvrir, cacher tous les instrument, et ensuite nous dirions que vous êtes Tenus me voir.

UN HORISQUB.

Voilà qui est bien imaginé.

CADI

Dissimulons. — Eh bien! Alcouxcouz, qu'attends-tu? Va donc ouvrir.

1 lafrala d'ene ancienne chanson.

ALCOtJZCOUZ.

Grand merci ! moi avoir peur qu'en ouvrant l'alguazil me donner la bastonnade sur le ventre, et moi ne pas vouloir que le ventre d'Alcouzcouz reçoive des coups de bâton au lieu de couzcoux.

Il ouvre.

Entre DON JUAN MALEC:

HALBC.

Soyez sans crainte.

CÀDI.

Quoi ! c'est vous, seigneur don Juan t Vous dont l'illustre naissance vous a élevé au poste de xxiv de Grenade, malgré votre origine africaine, vous entrez ainsi dans ma maison !

MALEC.

Ce n'est pas sans de graves motifs que je viens chez vous ; qu'il me suffise de vous dire que ce sont mes disgrâces qui m'amènent.

cadi, bas , à À Icouzcoux.

Il vient sans doute nous reprendre.

ALCOUZCOUZ.

Alors moi content! car moi aimer mieux que' lui venir nous reprendre que nous prendre.

CADI

Qu'y a-t-il pour votre service?

MALEC.

Calmez-vous, mes amis. Remettez-vous du trouble qu'a eicité mon arrivée en ce lieu. — Aujourd'hui, en entrant au conseil, nous avons reçu du président de Castille une lettre du toi Philippe II, contenant des ordres que la ville doit faire exécuter. Cette lettre ayant été ouverte, le secrétaire du conseil l'a lue à haute voix. Ce des dispositions contre les Morisques... Oh! avec combien de~ a on a comparé la fortune au temps ! car la fortune, comme le

fs, va sans cesse du bien au mal sans s'arrêter jamais... Ce

message du roi, outre les anciennes mesures qd% l'on avait prises kj -Jgp/ contre vous, en prescrit de nouvelles plus dufea eno|rt-^ue les ^* autres. Ainsi aucun enfant de cette nation africaine/ qutjii&refois mit l'Espagne sous le joug, aucun Morisque ne- pourra aflwer vos fêtes, se vêtir de soie; aller dans les bains publics, ni parler la langue maternelle; vous ne pourrez plus parler que le castillan. — Moi, comme le plus âgé, je devais opiner le premier. Je dis que s'il était juste et convenable d'abolir peu à peu la mémoire de nos coutumes africaines, il fallait cependant éviter de trop se hâter, et surtout d'employer la violence, d'autan* mieux qu'elle devenait inutile par la désuétude où tombaient nos anciens rites... Sur ce, «don Juan, don Juan de Mendoce, celui qui est allié à la noble et illustre famille du marquis de Mondejar , dit aussitôt : Don Juan Malec ne peut pas avoir une opinion impartiale. La nature l'inspire en faveur de ses compatriotes. Voilà pourquoi il voudrait qu'on différât le

châtiment des Morisques, nation vile et méprisable s'il en fut..'. Seigneur don Juan, repris-je à mon tour, lorsque l'Espagne tombée au pouvoir des Mores se trouva chez elle-même captive, il y eut des chrétiens qui demeurèrent parmi les vainqueurs, et qu'à cause de cela Ton nomme aujourd'hui Mozarabes. Ils n'en rougissent point, ils n'en sauraient rougir ; car souvent il n'y a pas moins de courage à supporter la mauvaise fortune qu'à la surmonter. Et quant à l'imputation d'être une race méprisable et vile, les chevaliers mores devinrent, ce me semble, les égaui des chevaliers chrétiens le jour où, lavés par l'eau du baptême, ils se donnèrent à la foi catholique, surtout .ceux qui, comme moi, comptent tant de rois parmi leurs ancêtres. — La belle chose I . dit-il ; des rois mores ! — Eh quoi ! répliquai-je, le sang des Valors, des Zegries , des Vénégas , pour être more, en est-il moins royal ? — Bref, la dispute s'échauffa et devint bientôt générale; mais ce fut seulement un échange de paroles, car il nous est défendu d'entrer au conseil avec nos épées... Ahl malheur, malheur à nous, d'avoir été obligés de nous disputer avec la langue au lieu de nous battre avec l'épée! car la langue est la plus dangereuse des armes, et une blessure se guérit mieux qu'une parole... Il faut sans doute qu'il m'en soit échappé quelqu'une qui Fait vivement offensé... car, comment vous dire cela? je frémis seulement d'y penser... il m'arracha le bâton que je tenais à la main, et avec ce bâton... Mais il suffit, je me tais. 11 est des choses trop pénibles à dire... Amis, cet outrage que j'ai reçu lorsque je vous : défendais, lorsque je voulais vous protéger, cet outrage, il vous a tous atteints comme moi. Et puisque je n'ai point de fils qui/lave l'affront fait à mes cheveux blancs, puisque je n'ai qu'une fille, consolation bien douce à ma vieillesse mais inutile à ma vengeance,' vaillans. Mores, noble reste des conquérans de l'Espagne, c'est à vous que je m'adresse. Songez-y, les chrétiens veulent faire de vous des esclaves. Osez leur résister. L'Alpujarra, cette chaîne de montagnes qui élève jusqu'au ciel sa ctme orgueilleuse ; l'Alpujarra toute couverte de villes et de nombreux habitans, et dont les châteaux forts,- Galère, Berja et Gavie, semblent autant de vaisseaux immobiles sur un océan argenté 1 ; l'Alpujarra est à vous tout entière : retirons-nous dans ses vallées en emportant des munitions et des armes. Choisissez un chef dans la race illustre de vos Aben-Huméyas, dont il reste plusieurs en Cas tille, et, d'esclaves que vous êtes, redevenez seigneurs. Pour moi, quoi qu'il m'en coûte de raconter ma honte, je m'efforcerai de persuader à tous que ce serait une bassesse, «ne infamie, de vous laisser tous offenser dans mon offense, et de ne pu tous venger tous avec moi.

CADI

Faut l'entreprise que tu médites, j'offre toutes mes richesses.

* CihWron joue on qnelqao sorte sur le sens que présente le nom de chacune de cet . i fibre (■•Kre), 0«Wa (hune, gabier), wrja (vergue).

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