SCÈNE n
Un salon chez don Juan.
Entrent BÉAT MX "et INÈS.
BÉATRIX
Ne me dis rien» Inès ; tu ne fais qu'aigrir ma douleur.
INÈS
Lorsque hier au soir nous avons eu le bonheur de faire sortir don Diégue et Ginès si doucement qire personne ne s'en est aperçu, pourquoi donc vous affliger ainsi?
' BÉATRIX
Ma douleur doit te montrer ma passion. Que m'importe qu'ils soient sortis sans être vus de mon frère ni d'Isabelle, si, après leur départ* libre de crainte, je me suis trouvée en proie à la jalousie? Inès, as-tu jamais vu pareille audace? As-tu vu avec quelle fausse bonhomie, quelle feinte tristesse, don Diégue me vantait sa constance, à moi qui savais tous les dangers auxquels il s'était exposé à Madrid pour une autre femme ?
INÈSV
Il n'est pas là pour nous entendre, et, par conséquent, je puis prendre son parti. Que vouliez-vous clone, madame , je vous prie, que fit à Madrid, centre de la beauté, de l'élégance* de la grâce et de la parure, un jeune cavalier de bonne famille, fort amoureux, il est vrai, mais enfin qui se trouvait à plus de cinquante lieues de sa dame? Il a suffisamment payé sa foute dans la maison de sa belle, puisque, sans être allé à Sarragosse, il est revenu la tête cassée 1 . Et c'est pourquoi, malgré vos dispositions à l'accuser, moi je trouve que l'absence le justifie.
béatrix.
Ma jalousie, lues, n'est pas extravagante» et je sais que quand on aime véritablement un cavalier, il faut être indulgente sur les infidélités qui ne touchent pas à Thonneur. Aussi, à te dire vrai, je donnerais pour voir don Diégue se disculper... je ne sais ce que je donnerais. — Je suis folle ! je me meurs!
Ce proverbe lire son origine de l'humeur querelleuse des Aragottftis.
INÈS
Un moment ! un moment, madame ! Si tel est votre désir, vous serez satisfaite. Je ne prévois rien qui nous puisse gêner. S'il vient ici et qu'il demeure, nous n'aurons pas à nous alarmer, puisque nous savons comment il l>eut s'échapper.
BÉATRIX
Fort bien. Cependant, Inès, je ne voudrais pas qu'il me crût éprise de lui au point d'oublier sa conduite et de chercher moimême des motifs d'excuse en sa faveur.
INÈS
Il y a moyen d'arranger tout.
BRATRIX.
Et comment?
INÈS
Voici comme. Je lui dirai que vous êtes irritée et désolée à cause de lui au dernier point, et que vous m'avez défendu mille et mille fois de rien recevoir de sa part, ni lettre ni message; que cependant, pour lui faire plaisir, je puis me risquer...
UÉATBJX.
À quoi donc?
A le faire entrer en un lieu où il puisse vous parler. Et de la sorte j'obtiens trois choses : d'abord, qu'il vous voie; puis ensuite, que vous n'aurez pas l'air de faire les avances; et enfin, troisième ment, qu'il m'en ait l'obligation.
BÉATRIX
Inès, je suis jalouse; tu as de l'esprit; je t'en ai dit assez; fais maintenant ce que tu voudras. Mais ne parlons plus de cela : Isabelle finirait par soupçonner quelque chose.
Entre LÉONOR, avec des fleurs artificielle*.
LÉONOR
Voici, madame, les fleurs que vous m'avez demandées.
BÉATRIX
Je les verrai plus tard, Isabelle. En ce moment, je n'ai de goût à rien.
LÉONOR
Je ne dois pas m'étonner de mon peu de succès, servant sous une mauvaise étoile.
BÉATRIX
Et moi, je ne dois pas m'étonner de mes chagrins , aimant sous une étoile pire encore.
Elle sort.
LÉONOR
Qu'est-ce donc, Inès, qui cause les ennuis de dona Béatrix?
INÈS
Ce n'est rien, ma chère, que des façons de grande dame. Elle a ane mélancolie qui la rend capricieuse au dernier point et la fait changer d'avis à toutes les minutes. Si vous ne voulez pas lui déplaire, écoutez, voyez et taisez-vous.
Elle tort.
LÉONOR
Hélas! J'en entends et j'en vois assez, et j'en ai bien assez à taire. Espérance insensée, pourquoi donc me vouloir follement persuader qu'ici, loin de ma patrie, de ma maison et de mon père, je puis cesser de craindre le malheur? Le mal est si près de moi que je ne dois pas espérer que don Carlos se désabuse à temps; et mon espérance est si éloignée, que je ne dois pas me confier à l'avenir incertain. Il n'avait que trop raison, cet infortuné , qui , souffrant du même mal que moi, disait : «Malheureux est celui qui se confie au temps pour la guérison de ses maux; car si le remède est infaillible, il est fort lent; il est si lent, que d'ordinaire, avant qu'il ait produit son effet, le malade a cessé de vivre.» J'ai peine à contenir ma douleur. Qui jamais s'est vu dans «ne situation plus déplorable? et cependant ai-je donné à la fortune aucun sujet de me persécuter?
Entre DON JUAN.
DON JUAN
Isabelle, que fait ma sœur?
LÉONOR
Elle est dans son appartement, seigneur.
DON JUAN
Alors je tous Adresserai une autre question : Que faisiez-vous là toute seule, belle Léonor?
LÉONOR
Ce que je fais toujours, je me plaignais de ma destinée. Avezvous vu don Carlos?
DON JUAN
Oui ; il n'eût pas été convenable qu'il partit sans que je le visse.
léonoa.
Quoi! déjà! il est parti?
Oui, Léonor.
LÉONOR
Et je ne l'ai pas vu!... Ah! il a bien peu d'égards pour moi!
DON JUAN
Allons, Léonor, ne vous laissez pas aller à de nouveaux ohagrins. Vous êtes désormais placée sous ma protection, et vous avez en moi un homme dévoué, qui, pour tous, exposerait au besoin sa vie et ion honBtior»
UÉONOR.
Étant ce que tous êtes, généreux et noble, vous deviez votre appui à une femme infortunée; et pour que voug puissiez voir, (ion Juan, quelle confiance votre bonté m'inspire , — permettez, puisqu'il m'est impossible de surmonter ma peine , permettez que je m'éloigne de votre présence. Vous montrer ma douleur, ce serait manquer à tout ce que je vous dois; et si je pleure, ce ne doit pas être en votre présence.
* Elle tort,
BON JUAN
11 avait bien raison, ce sage qui disait qu'il n'existe point de dif férence entre souffrir et voir souffrir! Cependant je devais dfre à Léonor que don Carlos était parti, bien qu'il soft enfermé dans ce cabinet : car il est essentiel pour tous deux qu'on ne connaisse pas sa retraite, et nul ne garde mieux un secret que celui qui l'ignore. D'ailleurs, le père de Léonor étant ici, ce parti est le meilleur pour tout le monde. {Il frappe à une porte*) Carlos Y *
Entre DON CARLOS.
Êtes-vous seul?
DON JUAN
Sans doute. Je ne serais pas venu ici avee4e mmàt*
DON CARLOS
Avez-vous parlé à Léonor?
DON JUAN. v
Oui, et sa- douleur, ses larmes m'ont para «ne garantie suffisante de son amour et de sa vertu. Quand je lui ai assenée votre départ, elle a montré une affliction si vive, si bien sentie, qu'elle m'a persuadé, malgré les indices contraires, qu'elle n'a jamais-été coupable.
DON CARLOS
Cela, je me le suis dit comme vous. Cependant quelque désir que j'aie de la savoir innocente, dois-je le croire avant d'en avoir la preuve, la preuve évidente?