UNE AUTRE VOIX
Dieu me soit en aide !
Entrent FRÉDÉRIC et ROBERTO.
ROBERTO
Vous êtes -fous blessé, seigneur ?
FRÉnéRIC.
Plût à Dieu que je fusse resté sur la place! mais telle est la rigueur de ma destinée, que pour mon malheur je suis condamné à vivre.
ROBERTO
Ne vous en plaignez pas , seigneur , et que le ciel vous protège toujours contre vos ennemis !... car enfin tant qu'un homme est vivant il peut espérer qu'il vaincra tôt ou tard la fortune contraire.
>rédéric. .
Non, Roberto, dans la triste situation où je me trouve il faut considérer la mort comme la fin de tout fK maux. — Plût à Dieu, oui, ptttt à Dieu que dans ce tournoi fatal lès* armes de mes adversaires eussent termine mes jours 1 Gela n'eût-H pas mieux valu pour moi, cela n'eût-il pas été plus désirable que de percer de ma lance et de laisser pour mort sur l'arène don Pèdre Sforze? Je n'au-
rais pas été obligé de m'enfuir comme un malfaiteur au fond de ces forêts. Combien je regrette que mon cheval, en se renversant et en roulant du haut de ces rochers, ne m'ait pas écrasé sous son poids! Pourquoi faut-il qu'un miracle m'ait sauvé?... Tu t'étonnes de mon langage; mais considère donc rna position. D'abord je perds Marguerite, la belle et charmante Marguerite > cette fleur du ciel, cette étoile de la terre 1 Puis nous voilà tous deux obligés de nous cacher au fond d'uue forêt, et nos chevaux ont péri, et je suis couvert d'une armure qui peut d'an moment à l'autre me trahir! Et si nous allons du eôté de quelque habitation, et Qu'on me voie et me reconnaisse, que n'ai-je pas à redouter! Comment échapper àla colère du roi, qui vengera saus doute sur un prince infortuné la mort de Sun neveu, et les longues querelles qu'il a eues avec mon père? Hélas ! c'est par suite de cette inimitié que je suis venu dans son royaume et que je me suis, présenté à ces fêtes en taisant mon nom et mon rang. Que dis-je, ces fêtes! je devrais plutôt dire cette funeste tragédie, à laquelle ont commencé mes malheurs!
ROBBRTO.
Je considère tout cela , monseigneur , je vois votre position telle qu'elle est, sans m'abuser; et cependant, je le répète, mieux vaut cela cent fois que la mort.— Il y a un moyen de sortir d'affaire.
FBÉDéRJC.
Et comment ?
RÔBERTOt
Le voici. — Personne ne nous connaît , personne ne tous a vu à Naples. Eh bien ! cachei votre armure dans cette forêt, eu la couvrant de branches d'arbres et de feuilles ; et allez au village le plus rapproché, en disant que les brigands qui infestent ces bois vous ont enlevé tout ce que vous aviez » en vous dépouillant même de vos vétemens. Vous obtenez par là que vous échappez .infailliblement à toutes les recherches , et que vous acquérez la sympathie de ces braves gens. — Moi, après vous avoir laissé en lieu sur*— j'irai 4 la cour secrètement, je m'informerai de tout ce qui intéresse votre amour, et je recueillerai vos joyaux, afin que nous en tirions parti dans notre dénuement.
FRÉDÉRIC
Ah ! combien je serais plus à plaindre si le sort ne jnteùi pas laissé un ami si fidèle I il me devait ce dédommagement U„ p'après ton conseil, je vais laisser cette armure dans la forêt. En nie voyant à demi nu, ces durs rochers eux-mêmes éprouveront dé k compassion , les habitans de C6| contrées seront émus de pitié, et* moi, en feignant de me plaindre de ma fausse misère, je pourrai gémir jur des malheurs trop réels 1 .
1 Littéralement : Comme eelui qti a une douleqr qu'il wu Umir secrète, qvand M •n seat les atteintes, il feint uue autre douleur pour pouvoir se plaindre delà vétvlabU
ROBBETO.
Eh bien! puisque vous m'approuvez, retirez- vous de ce côté, où vous risque* moins d'être découvert. Jci l'on pourrait vous voir. Déjà le soleil de ser premiers rayon* commence a dorer, le sommet des
coteaux. - ..
Toi, mon ami, ai tu vas à la cour et que tu y voies la princesse Marguerite, dis-lui que je suis un amant si vain, si .léger A si misérable, si indigne» que je suis loin d'elle et que je vis l ,