‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 109 sur 113 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Un« prison.

Entre CLAIRON.

On m'a renfermé, pour ce que je fais, dani une tour enchantée. Que me fera-t-on pour ce que j'ignore, si pour ce que je sais l'on me lue?... Se peut-il qu'un homme plein de vie, et qui mangerait si volontiers, en soit réduit à mourir de faim !... C'est au point que j'ai pitié de moi... Chacun dira : « je le crois bien» » et en effet cela est facile à croire ; car pour moi ce silence est en désaccord avec mon nom — de Clairon, et je ne puis me taire... Ma seule compagnie en ce lieu, —je frémis, de le dire, — ce sont les araignées et les rats : ne voilà-t-il pas de jolis moineaux !... Par suite de mes rêves de cette nuit, j'ai ma pauvre tète pleine de visions fantastiques, de trompettes, de ruses, de processions, de croix, de flagellans ; et de ceux-ci les uns montent, les autres descendent, et plusieurs se trouvent mal en voyant leurs compagnons couverts de sang... Pour moi, à vrai dire, si je me trouve mal, c'est de ne pas manger; et de plus, il est assez dur de se voir en une prison où l'on n'a , le jour, pour tout régal que le philosophe Nicomède, et, la nuit , que le concile de Nicée ... Si le silence est saint, j'aurai du moins pout moi, dans le nouveau calendrier, saint Secret, puisque je jeûne à son intention; et, cependant, il faut avouer que j'ai bien mérité mon châtiment, puisque j'ai gardé le silence étant yalet, ce qui est un horrible sacrilège.

Bruit de tambours et de elairons, et cris au dehors.

un soldat, du dehors.

Voici la tour où il est enfermé. Enfoncez la porte et entrez.

clairon.

Vive Dieu ! c'est moi que l'on cherche, car on dit que je suis enfermé ici. Qu'est-ce donc qu'on me veut?

un soldat, du dehors.

Entrez! entrez l

Entrent un grand nombre de soldats.

UN AUTRE SOLDAT

II est ici.

CLAIRON

11 n'y est pas.

TOUS

Seigneur?

CLAIRON

Ils sont ivres, je crois.

PREMIER SOLDAT

Vous êtes notre prince. Nous ne voulons pas de prince étranger; nous ne voulons obéir qu'à notre seigneur légitime. Permettez-nous de baiser vos pieds.

TOUS

Vive notre grand prince!

CLAIRON

Vive Dieu! c'est pour de bon... Ne serait-ce pas la coutume en ce pays de prendre chaque jour un homme, de l'élire prince, et puis de l'emprisonner?... 11 faut bien que cela soit, car je ne vois pas autre chose. Eh bien ! je vais jouer mon rôle.

TOUS

Donnez-nous vos pieds.

CLAIRON

Cela m'est impossible ; car j'en ai besoin pour mon usage personnel, et il ne serait pas convenable de voir un prince sans pieds.

DEUXIÈME SOLDAT

Tous nous l'avons dit à votre père lui-même : nous ne reconnaissons que vous seul pour notre prince, et nous ne voulons pas de celui de Moscovie.

Vous avez donc manqué de respect à mon père ? Je vous reconnais là.

PREMIER SOLDAT

C'a été loyauté de notre part.

CLAIRON

Oui, yous êtes de braves gens, et je vous pardonne.

DEUXIÈME SOLDAT

Venez rétablir votre pouvoir. Vive Sigismond!

TOUS

Vive I vive Sigismond 1

clairon, à part.

Ils m'appellent Sigismond ? Ce n'est pas mauvais. On appelle ainsi tous les princes de contrebande *.

Entre SIGISMOND.

SIGISMOND

Qui donc a prononcé le nom de Sigismond ?

clairon , à part.

Seulement il est triste d'être un prince affamé !

1 Comme les dramalistes espagnols ont donné souvent à leurs princes ce nom de Sigismond , Clairon (le graeioso) veut dire, je crois, qu'on appelle Sigismond tous les princes de comédie.

m u »il f.ht rs son^e.

»" est moi.

ittiilmi solmt. à Clairon.

Comaaeat door. misérable imposteur, te faisais—tu passer po:r

Je le nie ! re ont fat moi qui me suis dit Sigismond . c'est vou* qui n'avez ensigismonde l ; et par conséquent la faute en est a vous. non a moi.

rai vit* soi dit.

Noble priser Ngismond. la bannière que vou» voyez est la vôtre. M non t irn-w îuti* acclamer comme notre seigneur légitime-. V-irr rirrr le crand roi Rasilio. craignant que le ciel n'accomplie une prrdiriion qui le menace de «e voir vaincu et humilié par vous, prétend vws ùitr le dnùt de lui succéder et le transmettre au prince AtU-Ife. duc de Moscou ie. Il a dans ce but assemblé ses états. 3Iais le peu (le. qui sait fort bien qu'il a un roi légitime, ne veut pas qu'un étranger le gouverne; et c'est pourquoi, dédaignant noblement un horoscope funeste, il est tenu tous chercher dans cette prison» vous drlurer. et ious offrir son aide pour que vous repreniez à un tyran lotre couronne et «utre sceptre. Venez donc : une armée nombreuse de bannis et de plébéiens assemblée dans ce désert vous attend et t*us appelle. N'en tendez- vous pas leurs cris et leurs acclamations?

soldats, du dehors.

Vive, vive Sigismond !

SIGISMOXD.

Qu'est-ce donc, grand Dieu!... Vous voulez qu'une fois encore je rfAe des grandeurs qui s'évanouiront le lendemain! Vous voulez qu'une fois encore mes yeui aperçoivent je ne sais quelle vaine apparence de majesté et de pompe qui va disparaître au moindre souffle! Vous voulez qu'une fois encore je m'expose à un pareil désenchantement, et que je coure ces dangers inséparables du pouvoir! i. cela ne peut pis être, cela ne sera pas... Regardez-moi désor- -wnme an homme soumis à sa fortune; et puisque je sais itenant que la vie n'est qu'un rêve, disparaissez, vains fantômes, qui. pour n'abuser, avez pris une voii et un corps, et qui n'avez en réalité ni corps ni voix ! Je ne veux point d'une majesté fan tas- . tique, je ne veut point d'une pompe menteuse, je ne veux point de I r** illusions qui tombent au premier souffle, — semblables à la fleur I

i «Mité de forger ce mot pour reproduire l'espagnol r«otrM fuitUit lot que MiSigimwtdutrit.

« IcedoMUMi uâot nuettro.

délicate de l'amandier, que le plus léger souffle emporte au loin, et qui laisse alors, tristement dépouillées ces branches dont ses couleurs charmantes faisaient le gracieux ornement. — Je vous connais à présent, je yous connais, et je sais que vous abusez de même tout t homme qui vient à s'endormir. Vos mensonges ne peuvent plus m'é- I garer, et je me tiens sur mes gardes, — sachant bien que la vie n'est qu'un songe.

DEUXIÈME SOLDAT

i Si vous croyez que nous voulons vous tromper, tournez les yeux I vers ces hautes montagnes, et voyez-les couvertes d'un peuple qui ▼ous attend, prêt à vous obéir.

SIG1SMOND.

Déjà, l'autre fois, j'ai vu cela aussi distinctement que je le vois à cette heure, et cependant ce n'était qu'un songe.

DEUXIEME SOLDAT

Toujours, noble seigneur, les grands événemens sont annoncés à l'avance, et c'est pour cela sans doute que yous avez rêvé ce que tous voyez en ce moment.

SIG1SMOND.

Vous avez raison ; c'était sans doute l'annonce de ce qui devait être ; et d'ailleurs, puisque la vie est si courte, ô mon âme, livronsnous à un nouveau rêve. Mais que ce soit avec prudence, avec sagesse, et de manière à n'en sortir qu'au moment favorable. Le désenchantement sera moindre, dés que nous y serons préparés : car on se rit des inconvéniens qu'on a prévus. C'est pourquoi, bien persuadés que même le pouvoir le plus réel n'est qu'un pouvoir emprunté, et doit revenir tôt ou tard à celui à qui il appartient, jetons-nous hardiment dans cette entreprise. — Mes vassaux, je vous suis reconnaissant de votre fidélité, et vous aurez en moi un homme dont la prudence et le courage vous délivreront du joug étranger. Que l'on sonne l'alarme et marchons! je veux vous montrer au plus tôt ma valeur. Dés ce moment, je me soulève contre mon père, et je prétends que mon horoscope s'accomplisse en le mettant à nés pieds. {A part.) Mais quoi! si je m'éveille auparavant, pourquoi parler d'une chose qui ne sera point réalisée ?

TOUS

Vive, Yive Sigismond 1

Entre CLOTÀLDO.

CLOTALDO.

D'où vient tout ce bruit?

SIGISMOND

Clotaldo !

CLOTALDO.

Seigneur! (A part.) Je redoute sa colère.

clairon, à part.

Je parie qu'il va le jeter du haut en bas de la montagne.

Il fort.

CLOTALDO.

Je me prosterne devant tous, monseigneur, résigné à mourir..

SIGISMOND

Levez-vous ! — levez-vous, ô mon père l Veuillez être mon guide, mon confident, mon conseil, Yoas qui, depuis ma naissance, m'avez élevé si fidèlement I Embrassez-moi. •■

Que dites-vous? j

SIGISMOND

Que je rêve et que je Yeux faire le bien, car on ne perd jamais le prix du bien que l'on a fait, même en rêve.

CLOTALDO.

Puisque vous vous êtes promis de bien faire, seigneur, je ne vous offenserai certainement pas en vous montrant que c'est là aussi mon intention... Vous voulez déclarer la guerre à votre père? Je ne puis vous conseiller ni vous seconder contre mon roi. Me voilà à. yg* pieds, tuez-moi! 1

SIGISMOND. -V

Insolent! traître ï ingrat! {A part.) Mais non, ô ciel I calmoflfcnous ; car je ne sais pas encore si je suis éveillé ou si je rêve. (HdÇf.) Clôtaldo, je vous sais gré de votre noble conduite. Allez servit te roi. Nous nous retrouverons sur le champ de bataille. [Aux ioldà&t.) Vous, sonnez l'alarme. î&.

CLOTALDO. ;3V ;

Je vous baise les pieds mille fois. S- -

Il MÇt.

SIGISMOND. *■

Allons, Fortune, marchons vers le trône; et si je dors, ne me ré* veille pas, et si je veille, ne me replonge pas dans le sommeil 1 — Mais que tout cela soit une vérité ou un rêve, l'essentiel est de se bien conduire : si c'est la vérité, à cause de cela même; et si c'est un rêve, afin de se faire des amis pour le moment du réveil.

Tout, sortent au bruit du tambour.

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