‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 13 sur 113 · L1SARD · texte numérisé non relu

L1SARD

MARCELA.

LISARDO.

lisardo, à Calabasas* Va voir si don Félix est de retour.

CALABAZAS.

Don Félix? non; mais voici la dame mystérieuse.

LISARDO.

Que dis-tu?

La dame revenant.

Où est-elle?

Me voici.

Quoi, madame!...

MARCELA.

Il me semble, seigneur cavalier, qu'il n'est pas galant à vous de partir ainsi d'Ocana sans prendre congé d'une femme qui vous aime.

LISARDO.

Gomment ! vous avez déjà appris mon départ ?

MARCELA.

Une mauvaise nouvelle court et vole.

calabazas, à part.

Vive Dieu! elle a commerce avec le diable. C'est peut-être Catalina d'Àcosta qui va cherchant sa statue * ?

MARCELA.

Enfin, vous parlez ?

LISARDO.

Oui, je pars, je vous fuis.

marcela, à part.

Que lui dirai-je? {Haut.) Je présume de là que vous savez maintenant qui je suis. Si c'est à cause de cela que vous vous éloignez, que Dieu vous accompagne! mais vous devez savoir aussi maintenant qu'il ne m'était pas possible d'agir autrement que j'ai agi.

LISARDO.

Je ne vous comprends pas, madame. Je ne sais de vous , c'est la vérité pure, que ce que vous m'en avez appris vous-même, et c'est pour cela que je m'en vais; c'est votre manque de confiance qui me chasse.

I Si es Catalina de Acosta

Que anda buseando su estatua ?

II devait y avoir en Espagne quelque légende populaire bien terrible sur celle Catalina d'Acosta, qui sans doute avait fait un pacte avec le diable ; nous regrettons de ne savoir sur elle que ce que Calderon nous en apprend. Cette tradition serait, selon nous, de la fin du seizième siècle ou du commencement du dix-septième. Nous oserions affirmer qu'il n'est point parlé de Catalina d'Acosta dans aucun des recueils de romances espagnoles [romanceros) publiés vers le milieu du seizième.

calabazas. Je la porte.

Eh! Ut! tst!... le seigneur don Félix I

MARCEL A

Ah ! malheureuse !

L1SARDO.

Ne craignez rien, madame, vous êtes avec moi.

MARCEL A

Eh bien! puisque ainsi mes disgrâces se succèdent l'une à l'autre, et que je n'ai plus rien à ménager, sachez qui je suis...

Il entre dans la salle.

MARCBLA.

Je ne puis achever... Ma vie est en vos mains; je la conBe à votre honneur. — Je me cache.

Elle se cache dam un cabinet.

LISARDO.

cicux! délivrez-moi de ces doutes mortels!.,. Il faut qu'elle soit sa maîtresse, puisqu'elle le craint tant.

Entre DON FÉLIX.

DON FÉLIX

Lisardo?

LISARDO.

Qu'avez-vous, don Félix ?

DON FÉLIX

J'ai un chagrin affreux, et je Yiens chercher auprès de vous des consolations et des conseils.

LISARDO.

Mais... moi, don Félix...

DON FÉLIX

J'ai besoin d'un ami tel que vous.

LISARDO.

Laisse-nous, Calabazas.

CALABAZAS.

Je vais tout préparer.

Il sort.

En apprenant que vous n'étiez pas rentré chez vous de la nuit, je m'étais imaginé que vous célébriez votre raccommodement avec votre darne ; et voilà que vous revenez, dites-vous, avec un sujet de tristesse!

DON FÉLIX

Oui, un malheur en amène toujours un autre. — Ah! mon ami, que vous aviez raison hier, quand, lorsque je vous parlais de la jalousie, vous me disiez qu'il est bien moins douloureux de la causer chez un autre que d'en sentir soi-même les effets l Aujourd'hui, cette jalousie que naguère j'inspirais, je l'éprouve. Ahl mon ami, quelle horrible torture que la jalousie !

USARDO.

Comment vous est-elle donc venue?

DON F&4X

Ce récit vous sera peu agréable.

lisardo, à part.

Vive Dieu t il aura suivi cette dame, et c'est d'elle et de moi qu'il est jaloux.

marckla , à part.

Que le ciel ait pitié de moil

DON FÉLIX

Hier, je me présentai bien humblement chez ma belle ennemie, et à force de prières, de flatteries et de protestations, je parvins à l'apaiser. Mais le soir, hélas 1 lorsque, joyeux et content, je retournais chez elle avec l'espoir d'être enfin dédommagé de tant de peines, des circonstances qu'il serait trop long de vous dire m'ayant forcé d'entr'ouvrir la porte d'une chambre, je vis là, à travers l'obscurité, —un homme!

lisardo, à pari.

Vive le ciel ! il m'est arrivé à moi cette nuit tout le contraire.

harcela, à part.

Jésus! Jésus!

DON FÉLIX

Malheur à moi ! Au risque d'attirer son père et de compromettre son honneur, je devais cent fois tuer cet homme... Quoi qu'il en soi i, j'eus le loisir de me cacher, et je restai là quelque temps dans la pensée de le rejoindre et de voir qui il était.

LISARDO.

Le savez~vous à cette heure?

DON FÉLIX

Mon Dieu ! non. Une suivante l'avait tiré de cette chambre. Je suis sorti presque aussitôt, mais je n'ai pu rien trouver... J'ai fait sentinelle toute la matinée dans la rue jusqu'à midi, mais en vain. — Y a-t-il au monde, dites, un homme plus malheureux que moi? Je suis jaloux et ne sais pas de qui.

lisardo, à part.

Mes craintes ne me trompaient pas. Cette dame était sa maîtresse, et l'homme caché, c'était moi. Je n'avais que trop bien deviné. Mais, supposé qu'il ignore que c'est moi qu'il a vu et que sa dame est ici, que mon absence mette fiu à tout cela. Lorsque je serai éloi- . gné, il lui sera impossible de connaître les torts de cette femme et ma trahison involontaire.

DON FEUX

A auoi songez-Yous donc, que vous ne me répondez pas? Vous avez l'air tout étonné !

lisardo.

Je le suis encore plus que vous ne pensez.

DON FÉLIX

Que ferat-je, dites-moi?

Usa ado.

Je ne vois qu'un remède.

DON FÉLIX

Lequel?

Oublier...

Ah! le puis-je?

LISARDO.

DON FÉLIX

Entre CALABAZAS.

CALABAZAS, à don FéltX.

Seigneur, il y a là dehors une dame qui demande a vous parler.

DON FÉLIX

C'est elle, sans doute ; je n'ai rien à lui dire.

LISARDO.

Voyez d'abord si c'est elle.

Entre LAURA, couverte de sa mante.

DON FÉLIX

Est-ce que je ne la connais pas?... Elle Yient, j'en suis sûr, pour me persuader que je suis dans l'erreur.

LISARDO, à part.

Si cette dame est la maîtresse de don Félix, chez laquelle il m'a trouvé, quelle est donc cette autre dame?

LAURA

Seigneur Lisardo, je vous prie, comme cavalier, de vouloir bien me laisser avec don Félix; j'ai à lui parler.

DON FKLIX.

Qui vous a dit, madame, que don Félix consent à vous parler?

laura, à Lisardo.

Laissez-nous seuls toujours.

LISARDO.

Vous allez être par moi obéie. [A part.) Je ne puis faire sortir l'autre dame; tenons-nous aux aguets... D'ailleurs, il n'y a rien à craindre, puisque ma dame mystérieuse n'est pas sa dame.

Lisardo et-Calabazas sortent.

LAURA

Maintenant que nous sommes seuls, don Félix, et que je puis dire tout haut le motif qui m'amène, écoutez-moi.

DON FÉLIX

A quoi bon ? je sais ce que vous voulez me dire;— que c'a été un rêve, une illusion, que j'ai été abusé en tout ce que j'ai vu et entendu. Si c'est là le motif qui vous amène, vous n'avez rien à me dire, madame, et moi je ne veux rien savoir.

LAURA

Et si ce n'était pas ce que tous supposiez ? si même c était quelque chose de tout différent?

Je ne vous comprends pas.

LAURA

Écoutez-moi, et vous me comprendrez.

DON FÉLIX

Vous en irez-vous après, si je vous écoute?

LAURA

Oui.

DON FÉLIX

Eh bien! parlez.

marcela, à part

Attention, ici. Que j'ai peur !

LAURA

Je n'essayerai pas de vous nier qu'il y eût un homme dans la chambre.

DON FÉLIX

J'attendais de vous une protestation d'attachement, de fidélité, d'amour, des paroles consolantes et de tendres assurances; et au lieu de cela, vous avouez votre injure! Comptent ne sentez-vous donc pas qu'en me la rappelant vous la renouvelez ?

LAURA

Si vous ne m'écoutez pas jusqu'à la fin

DON FÉLIX

Qu'avez-vous à me dire encore ?

Une chose qui vous rassurera.

DON FÉLIX

Vous en irez-vous après, si je vous écoute?

LAURA

Oui.

Elf bien! parlez.

Je tremble!

LAURA

Vous nier qu'il y eût un homme dans la chambre et que Celia lui

en ait ouvert la porte, ce serait infâme et cruel, parce que ce serait

une cruauté, une infamie, que de nier en face à un homme ce dont

il ne peut douter. Mais pareillement, de votre part, penser que j'aie

ainsi manqué à mon amour, à mon honneur, c'est une injuste

cruauté ; car mon honneur et mon amour sont dans mon cœur aussi

purs que le soleil.

DON FÉLIX

marcela, à part.

Alors, quel était cet homme?

LAURA

Je ne puis vous le dire.

DON FÉLIX

Pourquoi ?

LAURA

Parce que je l'ignore.

DON FEUX

Que faisait-il là, caché ?

LAURA

Je l'ignore également.

DON FÉLIX

Où est donc votre excuse ?

LAURA

Dans mon ignorance.

DON FÉLIX

Fort bien! Votre faute, je la sais; et votre excuse, je l'ignore. Comment donc voulez-vous que ce que je sais efface en mon esprit ce que je ne sais pas? Laura, Laura, vous n'avez point d'excuse.

LAURA

Ne me pressez pas, don Félix ; quoique je puisse la dire, vous, vous ne devez pas l'apprendre.

DON FÉLIX

Vous m'avez déjà dit cela, et, je crois, dans les mêmes termes. — Vive Dieu ! c'était assez d'une fois. Déclarez-moi enfin la vérité.

marcel a, à part.

Hélas! que ferai-jc?... Pour s'excuser il faut qu'elle me perde.

DON FÉLIX

Dites-moi enfin la vérité, je l'aime mieux que mon incertitude.

LAURA

Vous le voulez absolument, don Félix?

DON FÉLIX

Je l'exige... Je vous en prie...

LAURA

Je vous la dirai.

marcel a, à part.

Non, elle ne la dira pas; je l'en empêcherai. Amour, qui me donnes de l'audace, donne-moi aussi le succès!

Marccla, le visage couvert de sa manie, traverse la chambre, et sorl en Taisant un geste de menace à don Félix. Il veut la suivre, Lanra le relient.

DON FÉLIX

Quelle est donc cette femme?

LAURA

Vous jouez la surprise à merveille.

DON FEUX

laissez-moi la suivre, que je la reconnaisse,

Oui, j'entends! Vous voudriez l'apaiser, en lui disant que vous m'avez laissée pour courir après elle ; mais cela ne sera pas»

DON FÉLIX

Laura, ma bien-aimée, que le ciel m'abandonne si je sais quelle est cette femme!

LAURA

Moi, si, je le sais, et je vous le dirai.... C'était Nice! Je l'ai bien reconnue à sa taille et à sa démarche.

donfélix.

Je vous assure que ce n'était point Nice.

laura.

Qui était-ce, alors?

DON FEUX

Je l'ignore.

LAURA

Fort bien ! — Votre faute, je la sais ; et votre excuse, je l'ignore. Comment donc voulez-vous que ce que je sais efface en mon esprit ce que je ne sais pas? — Adieu, don Félis.

don Feux.

Si ce que vous voyez ne suffît pas à vous désabuser , comment , Laura, voulez-vous que je croie ce que vous refusez de croire?

laura.

Parce que, moi, je dis la vérité, et que je suis celle que je suis.

DON FÉLIX

Et moi de même. — Et j'ai vu chez vous un homme.

LAURA

Et moi, chez vous, une femme.

Je no sais qui c'était.

LAURA

Ni moi non plus.

DON FÉLIX

Si fait, Laura, vous le saviez, puisque vous alliez me le dire.

LAURA

Je m'en Irai sans vous le dire, à présent. Je serais bien bonne, vraiment, de m'expliquer avec un homme tel que vous.

DON FÉLIX

Mais songez, Laura...

LAURA

Lachez-moi» don Félix.

DON FÉLIX

Eh bien ! allez-vous-en ; car c'est trop affreux de prier quand on a a se olaindre.

4i MAISON A DEUX PORTES.

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