B. COM
IIBERMA
NOTICE SUR CALDERON
De tous les dramatisles qui ont fondé la gloire du théâtre espagnol , Calderon est aujourd'hui , dans l'Europe lettrée, le plus célèbre, le plus populaire. Voilà pourquoi , voulant donner une traduction des œuvres choisies des principaux dramatistes espagnols, nous commençons par Calderon. Bien qu'il soit l'un des derniers venus dans l'ordre des temps , c'est à lui qu'il appartient de disposer le public français à la connaissance des poètes ses compatriotes.
On sait peu de chose sur la vie de Calderon. Son premier biographe , don Juan de Vera-Tasis y Villaroè'l , n'a laissé, louchant le grand poète dont il avait eu pourtant l'honneur d'être l'ami , qu'un récit d'une sécheresse extrême, et ce n'est pas sans beaucoup de peines que nous avons pu réunir quelques détails d'un certain intérêt.
Don Pedro Calderon de la Barca naquit à Madrid dans les premiers jours de l'année 1600(i) 4 . Son père, don Diègue Calderon de la Barca Barreda , secrétaire du conseil des finances, était le dernier rejeton d'une vieille famille noble, originaire du Val de Carriedo, dans la province appelée la Montagne de Burgos (2). Sa mère, dona Maria de Henao y Riano, descendait d'une noble famille des Pays-Bas de Flandre, établie de temps immémorial en Castille. — Dorothée Calderon de la Barca, sœur de notre poète et religieuse au couvent de Sainte- Claire de Tolède, se plaisait à raconter qu'avant la naissance de son frère, on l'avait entendu gémir à trois reprises différentes dans le sein maternel; et cet événement merveilleux était pour elle le présage du bruit extraordinaire que l'enfant devait faire un jour dans le monde.
Après avoir passé ses premières années dans la maison paternelle, le jeune Calderon fut placé , avant l'âge de neuf ans accomplis, au collège impérial de Madrid, dirigé par les Jésuites. Làj il eut bientôt dépassé tous ses condisciples. Avant
1 Voyez à la fin «le la Notice.
ij NOTICE SUK CALDERON.
d'avoir atteint sa quatorzième année, il avait composé une comédie intitulée le Char du ciel ( el Carro del cielo), qui, malheureusement, ne se retrouve plus parmi ses œuvres.
A celte époque, notre poète fut envoyé à l'université de Salamanque , alors appelée avec raison la Mère des sciences. A cette célèbre école s'étaient formés la plupart des hommes éminens de la génération précédente,' H urtado de Mendoza, Cervantes , etc. , etc. Grâce à une facilité prodigieuse , Calderon apprit en se jouant toutes les sciences que Ton enseignait alors à la jeunesse espagnole : mathématiques , géographie, chronologie , histoire politique et sacrée , droit civil el canonique, philosophie, théologie, etc., etc. Ces graves études ne purent absorber tout entier cet esprit souple et vigoureux; et à dix-neuf ans, lorsqu'il acheva ses cours, Galderon avait déjà fait représenter quelques ouvrages dramatiques sur les principaux théâtres de l'Espagne.
Au sortir de l'université, Calderon retourna à Madrid dans sa famille. Son biographe ne dit point comment il employa les années qui suivirent. Il est à croire qu'il fréquenta assidûment les théâtres où se jouaient alors les pièces de Lope , et que lui-même il composa de nouvelles comédies : tout cela, un peu, sans doute, malgré les désirs de son père, qui, j'imagine, aurait voulu le faire entrer au conseil des finances.
A vingt-cinq ans, entraîné comme Cervantes, comme Lope, par son inclination guerrière, il se fait soldat { c'était un titre que ne dédaignaient point les Gis des plus nobles familles(3), et va passer dix années dans le Milanais et en Flandre. On voit par ses comédies qu'il étudia soigneusement et l'Italie et la littérature italienne. Plusieurs de ses pièces pourraient même donner à penser qu'il ne fut pas indifférent aux charmes des dames de Milan et de Parme; et je ne serais pas étonné que, jeune et plein d'ardeur, il ait eu là quelques-unes des aventures qu'il a mises sur le compte de ses g al ans. En même temps il continuait d'écrire pour le théâtre ; et Lope , qui alors distribuait la gloire en Espagne comme chez nous Voltaire au xvm e siècle , et qui devait bientôt lui laisser le sceptre de la comédie (4) , Lope , dans le Laurier d'Apollon, publié en 1630, le plaçait déjà au premier rang des poètes.
En 4636 (Lope était mort l'année précédente), Calderon revint en Espagne. Il y était appelé par le roi Philippe IV,
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qui lui confia la direction de ses fêtes, et il passa plusieurs années à la cour comme intendant des plaisirs dramatiques du roi. Celui-ci , pour prix de ses nouveaux services , lui donnal'habit militaire de Saint- Jacques. Calderon prouva qu'il était digne de cette haute distinction. En 1640, les chevaliers des quatre ordres ayant été appelés à l'armée de Catalogne , commandée par le comte-duc Olivarez, le roi, qui désirait une comédie de son poète favori , voulut le dispenser de le campagne; mais Calderon eut à cœur de satisfaire à touter ses obligations : il composa rapidement sa comédie, et se hâU d'aller rejoindre l'armée en Catalogne (5).
À la paix il revient à la cour, où le roi lui donne , sur le fonds de l'artillerie, une pension de trente écus par mois somme qui ne laissait pas que d'être assez considérable pour le temps , surtout si l'on songe à l'état de détresse où devaient se trouver en ce moment les Gnances d'Espagne. Cette faveur, Calderon la reconnaît en travaillant à de nouveaux ouvrages. Quelques années après , lors du mariage du roi avec Marie- Anne d'Autriche sa nièce , on voit le grand poète composer les devises des arcs de triomphe dressés en l'honneur de la princesse.
En 1651 , Calderon entra dans les ordres sacrés. Il avait commencé et finissait comme Lope. Les motifs qui le déterminèrent peuvent aisément s'apprécier. Ce fut d'abord, on n'en saurait douter, la dévotion la plus sincère et la plus ardente. Mais , si je ne m'abuse , la situation où se trouvait alors l'Espagne ne dut pas être tout-à-fait étrangère à cette résolution. L'Espagne, si puissante sous Charles-Quint, et même encore sous Philippe II , un demi-siècle auparavant, expiait sa grandeur passée ; elle perdait ses plus riches provinces, subissait des revers inouïs (6). On comprend dès lors qu'une âme fière et sensible ait renoncé à servir sous un drapeau humilié, et se soit réfugiée dans la religion et la poésie, qui toutes deux lui montraient la gloire.
Selon l'esprit et les habitudes de ce temps , Calderon , en entrant dans les ordres , n'en eut que plus de loisirs à donner au théâtre. Mais, à présent , ce fut l'Église qui récompensa ses travaux. Nommé d'abord chapelain des Rois nouveaux de Tolède (7) , il ne tarda pas à être rappelé par le roi, qui le nomma son chapelain honoraire , en lui laissant les émolu-
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Pu n* ii tir mu ii'iinr ôililiou <le Calilcron se trouve un pornuit iln lui lui! roinarquahlo . et dont la vue a excité au plus l»\ni |iuiut notre inteiel. C.aldrronc*t revêtu du costume eccl é- *-i.i«iit|iio \\ poito *uv la poitimo le* insignes de Saint-Jacques ri île r.il.n»,i\;r So« irait* sont £mid<ol beaux, le front d'une im|»loiti vinv ô$alo I o iy«ai\î proï^nd et brillant annonce une iuôiit;a;ion m*pi>v \ % ivr* Ko» da or»m !e $»lus noble. o»t i\mmm, t,v ,i o'*. v.i *i^i v ïv lo;;5^ Vu %*»»" r**pir* je ne sais i|tvV,o '..mi, 1 -mi •- > Or ,v* rt vr< rv- - „"<-<' *v pretre.ee jss\o a %\, v *.-' t% , , ,-•- ri •« . {• x f ■«riv,»" t H^cyr^faaJer,
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NOTICK SUR CALDERON. v
poètes ses contemporains . qui admiraient son génie , n'aimaient pas moins ses qualités morales. Le connétable de Castille , le duc d'Infantado , le duc d'Albe , le duc de Médina de las Torres, le comte-duc Olivarez, enfin tous les plus grands seigneurs de ce temps recherchaient avec empressement sa société.
Il parait aussi que notre poète vivait familièrement avec le roi Philippe IV, qui lui-même s'occupait de poésie dramatique (8). Souvent, dit-on, Philippe IV et Calderon , à la mode d'Italie , jouaient ensemble des comédies improvisées. On raconte même à ce propos une anecdote assez eu rieuse. - Un jour le poète-roi et le roi des poètes improvisaient une comédie dont le sujet était tout simplement la Création du monde. Le roi , comme de raison , représentait le personnage de Dieu ; Calderon faisait le rôle d'Adam. C'était au tour de Calderon. Il décrivait le paradis et s'oubliait dans sa description, quand, tout-à-coup, il voit le roi qui bâillait... royalement. Interdit, il s'arrête, et d'un regard inquiet interroge. «Vive moi! (c'est-à-dire, vive Dieu î) réplique aussitôt Philippe IV, je ne croyais pas avoir créé un Adam si bavard ! » — Et Calderon de rire, et la comédie de continuer gravement après celle espèce d'intermède.
Cette anecdote, qui à nos yeux ne diminue en rien le grand poète, nous l'avons surtout rapportée comme indication des mœurs et de l'esprit de l'époque. En effet , si l'Espagne a vu s'évanouir au xvir siècle son influence politique, du moins elle ne déchut pas dans les lettres et les arts , et cette époque fut bien réellement la seconde partie du siècle d'or (9). Le mouvement d'intelligence et d'imagination qui s'était manifesté au xvi e siècle se continua en prenant une nouvelle force. Ce fut comme une inspiration universelle. De tous côtés, à Madrid , à Séville , à Valence , s'élevaient de grands poètes , de grands peintres, de grands musiciens. C'est le temps de Cervantes, de Lope, de Calderon ; c'est le temps de Velasquez et de Murillo , c'est le temps de ces maîtres de Valence dont les noms sont peu connus , mais dont les œuvres sont immortelles. Ajoutez à cela un prince spirituel , aimant les arts , cultivant les lettres , et tellement fou de théâtre , qu'il se consolait de la perte de ses provinces en jouant la co-
NOTICE SUR CALDERON
medie. Quel moment pour un poète du génie le plus heureux et le plus facile, connaissant le monde, et passionné pour la gloire !
D'après les renseignemens , plus ou moins exacts, fournis par son biographe , Galderon a composé : cent vingt comédies ou pièces profanes, quel qu'en soit le dénouement , heureux ou malheureux; cent actes sacramentels ou autos, pièces allégoriques , avons-nous dit , qui se jouaient dans les grandes fêtes religieuses ; deux cents louanges divines ou humaines (loas, espèce de prologues) ; cent intermèdes; un poème sur l'entrée en Espagne de la reine Marie-Anne d'Autriche ; un poème sur le déluge universel ; un poème sur les quatre fins dernières de l'homme ; un poème en l'honneur de la peinture; un poème apologétique de la comédie ; et un nombre infini de chansons , de sonnets , de romances , etc. , etc. De tous ces ouvrages, il ne reste aujourd'hui que les comédies, au nombre de cent huit , et soixante-douze autos précédés de leurs loas (10).
Lorsque nous publierons un choix des pièces de Cervantes, dont le grand nom peut marquer la première époque d'un théâtre espagnol vraiment national , nous raconterons les commencemens, les progrès, en un mot l'histoire de ce théâtre. De même, en publiant les œuvres choisies de Lopc de Vega, nous aurons l'occasion d'examiner la poétique de cette comédie espagnole dont Lope fut le législateur ingénieux en même temps que le glorieux fondateur. Pour aujourd'hui , nous nous occuperons uniquement de Calderon. Et comme des critiques plus habiles et plus éloquens, MM.Schlegeletde Sismondi l'ont déjà considéré dans ses rapports avec la civilisation de l'Espagne au xviu e siècle, nous nous bornerons à l'étudier sous ses aspects les plus généraux, du point de vue de l'art. Nous allons le décomposer, l'analyser, et nous essayerons d'établir au juste sa valeur dans chacune des parties qui constituent le poète dramatique.
Et d'abord , l'invention. — Sans être aussi prodigieuse que celle de Lope, l'invention de Calderon n'est peut-être pas moins remarquable. Il n'a point produit, comme Lope, quinze cents comédies ; mais , à mon avis, il féconde mieux un sujet.
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Ainsi , par exemple , sa comédie intitulée Ne badinez pan avec l'amour (No ay burlas con el araor) a inspiré à Molière l'idée générale et plusieurs détails essentiels des Femmes savantes; elle a inspiré à M. Scribe deux de ses plus jolis chefs-d'œuvre (1 ») ; et il y aurait encore dans cette pièce une charmante comédie pour qui saurait l'y trouver comme Molière et M. Scribe.
Dans la composition, Galderon procède diversement , suivant que sa pièce est une comédie d'intrigue ou une comédie sérieuse.
Parmi les comédies d'intrigue de notre poète, il en est une intitulée les Engagement du hasard. Ce titre, Calderon aurait pu le donner à toutes ses comédies d'intrigue ; car dans toutes c'est le hasard, — un hasard, il est v» ai , plein d'esprit et de malice, — qui conduit les événemens. — Un jeune cavalier Espagnol , un galant arrivé à l'instant même de Flandre ou d'Italie cherche, la nuit, parles rues de la ville , la demeure d'un ami chez lequel il doit loger. Tout-à-coup une dame se présente à lui , et d'une voix émue : « Seigneur cavalier , s'il y a en vous quelque courtoisie, protégez une femme, etc.» Le cavalier, qui est fort courtois, accompagne chez elle la dame inconnue. Or, il se trouve que cette dame est précisément la sœur de son ami. Or cet ami, ce frère est épris d'une dame, amie de sa sœur, que notre cavalier nouveau débarqué devait épouser. Or il y a un troisième cavalier, adorateur dédaigné de la dame qui courait le soir, je ne me rappelle plus trop pour quel motif, les rues de Madrid. Et de là tous les incidens imaginables : les deux dames voilées qui sont prises Tune pour l'autre; l'un des galans qui se cache en entendant du bruit ; l'autre galant qui le rencontre et l'oblige à tirer l'épée , et le frère qui survient. À la fin , quand il y a eu assez de quiproquos et de méprises, tout s'arrange par deux ou trois mariages, sans compter celui du valet bouffon, ou gracioso, avec la suivante. Telle est, en quelque sorte, l'abstraction dramatisée des comédies d'intrigue de Calderon.
Et ceci, ce n'est pas moi seulement qui le dis, c'est Calderon. Oui , Calderon lui-même , dans les allocutions qu'il adresse souvent au public au milieu de ses pièces , a reconnu plus d'une fois que ces incidens romanesques étaient les éUîcMnvs»
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ordinaires , les ressorts habituels de sa Comédie. Ainsi, dans une de ses pièces, un personnage obligé de se cacher dit au public: «Ceci ressemble à une comédie de don Pedro Galderon, et il doit nécessairement y avoir un cavalier caché ou une dame voilée. » Et ailleurs : « Eh quoi ! dit un valet témoin forcé d'un duel , était-ce donc là ce que nous devions trouver en arrivant à Madrid ? — Oui , mon cher , répond un autre, c'est une scène d'un poète grand ami des coups d'épée, etc., etc.» Et ailleurs, pour ses dénouemens : «Qu'est-ce donc?» dit nn personnage. A quoi l'autre : «Ce doit être, je parie, une de ces comédies de don Pedro Calderon, dans lesquelles les frères ou les pères arrivent toujours mal à propos.» Voilà bien , ce nous semble, tous les incidens que nous avons signales comme se représentant d'une manière habituelle dans les comédies de Calderon (12).
Au reste, malgré tous ces incidens, ce mouvement, malgré ces voiles , ces cachettes , ces duels et ces surprises, rien de plus clair que les comédies d'intrigue de Calderon. On a beaucoup parlé, je le sais, de la difficulté qu'il y avait à suivre les pièces espagnoles; et, en effet , celte difficulté doit exister pour une foule de pièces où les auteurs ont mis un nombre excessif de personnages qui passentdevant les spectateurs sans qu'on puisse reconnaître ni leur physionomie ni leurs intérêts. Mais il n'en est pas ainsi avec les comédies de notre poète: malgré la richesse et la variété des ornemens, elles sont toutes — comme ces palais arabes qu'on voit encore en Espagne, — d'une architecture légère, aérienne, et, en quelque sorte, transparente.
Mais tandis que le hasard joue un rôle si important dans les comédies d'intrigue de Calderon, son action s'affaiblit, son pouvoir diminue dans les comédies sérieuses. A mesure que la pièce devient plus dramatique, les événemens, les incidens dépendent davantage des caractères , des passions , des intérêts des personnages (1 3). Il y a là , selon nous, tout à la fois une connaissance profonde des choses humaines , et un profond sentiment de l'art.
Calderon a suivi, en général, la poétique de Lope. Il a cependant un mode d'exposition qui lui est propre. D'habitude Lope expose son sujet en deux ou trois scènes d'action. Chez Calderon , au contraire , l'exposition se fait ordinaire-
NOTiCE SUR CALDKKON. il
ment par un récit ( quelquefois un peu long). Je préfère , je l'avoue, la méthode de Caldcron. Elle est moins vive , moins animée; elle saisit moins le spectateur, mais elle permet davantage au poète cette progression de mouvement qui me semble surtout nécessaire dans un ouvrage dramatique (J4). Enfin, ce qu'il faut remarquer en parlant de la composition de Caldcron, c'est l'art avec lequel il amène une situation inattendue , un coup de théâtre. Cet art merveilleux avait été reconnu des contemporains de Calderon, qui appelaient les beaux effets de scène des effets à la Calderon ( lances de Calderon). Et en réalité, du point de vue scénique, Calderon est non seulement le premier des dramatistes espagnols, mais, peut-être, des dramatistes de tous les temps et de tous les pays (15).
Venons aux caractères et aux passions.
Dans la plupart de ses comédies, Calderon n'a guère repré- -senté que des caractères généraux. C'est \e galant qui arrive de Flandre ou d'Italie , ardent , brave, aimable, toujours l'épée à la main et des douceurs à la bouche ; la dame, spirituelle et passionnée ; le vieillard, un peu crédule sans doute, mais noble , généreux , et d'un dévouement parfait pour les dames; le valet bouffon (gracioso), gourmand, poltron, curieux et bavard ; et enfin la suivante (criada ), qui sert avec une complaisance extrême les amours de sa maîtresse. Tel est le personnel , un peu monotone, des comédies d'intrigue de Calderon.
Mais il ne faut pas croire pour cela que Calderon n'ait jamais peint que des caractères généraux; il a, au contraire, dans la plupart de ses comédies historiques ou sérieuses, des figures caractérisées de la manière la plus individuelle. Tels seraient les divers personnages de V Alcade de Zalaméa, le marquis de liarlançon dans le Siège de Bréda y le bandit dans Louis Perez de Galice , Eusebio de la Dévotion à la Croix, Marianne du Tétrarque de Jérusalem, etc., etc. Toutes ces figures ont des traits individuels bien marqués , et quand on les a vues une fois, elles demeurent profondément gravées dans la mémoire.
11 est surtout deux types que Calderon semble avoir affectionnés, et qui méritent une mention spéciale.
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Le premier, c'est celui de la femme muy muger , comme disent les Espagnols (le), qui revient à peu près et ressemble un peu à ce que nous appelons aujourd'hui une Lionne. La femme muy muger est une femme passionnée qui, pour arriver à son but, brave tous les obstacles. Ce type, qui, je crois, a servi de modèle à Corneille pour ses adorables furies, me semble bien espagnol et du xvi° siècle.
Un autre type de Calderon , fort curieux , c'est le héros de quelques-unes de ses comédies sérieuses fondées sur le point d'honneur : noble et généreux, mais, au besoin, rusé, dissimulé, et qui; lorsque son honneur lui semble compromis, sacrifierait impitoyablement le monde entier et lui-même. Ce personnage appartient également à l'Espagne du xvr* et du xvn e siècle ; et, si je ne me trompe, il dénoterait l'influence du caractère personnel de Philippe II sur le caractère espagnol. Quand je lis A outrage secret, ou le Médecin de son honneur, et que je vois apparaître au moment solennel le sombre et farouche héros de Calderon , je me rappelle involontaire; ment Philippe II à son lit de mort , disant aux médecins qui hésitent à le saigner : « Eh quoi ! craignez- vous donc d'ôter quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait verser tant de flots aux hérétiques! »
Pourquoi donc Calderon, si habile à peindre des caractères, et qui devait avoir recueilli tant d'observations dans sa vie active et dans ses voyages , n'a-t-il pas caractérisé d'une manière plus individuelle les personnages de ses comédies d'intrigue? La réponse est toute simple : c'est qu'il ne Ta pas voulu ; et, sans doute, il ne Ta pas voulu parce qu'il l'a jugé inutile. En effet , n'avons-nous pas dit que dans ces comédies de notre auteur c'est le hasard , le hasard seul , qui dirige tout à son gré, et que les acteurs n'ont par eux-mêmes aucune influence sur les événemens? Dès lors, à quoi eût servi au poète de les mieux caractériser? N'était-ce pas assez des premiers personnages et des premiers caractères venus pour servir de jouet aux caprices du hasard?... Puis, le spectateur, lorsqu'il est entraîné par des aventures variées et imprévues, s'intéresse t-il beaucoup aux peintures caractéristiques?
De lousles sentimens, celui que notre poète exprime avec le plus d'éloquence c'est l'orgueil, surtout l'orgueil blessé et
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menaçant. Je ne puis résister au désir de citer un passage d'une de ses pièces les plus curieuses , où ce sentiment me semble admirablement rendu.
Cette pièce , intitulée les Armes de la beauté, n'est autre chose que le sujet de Coriolan , sauf les modifications , assez graves, que Galderon a fait subir à l'histoire.
Coriolan, jeune galant qui vit à l'époque de la guerre contre les Sabins, a excité parmi le peuple une sédition, à cause que le Sénat a promulgué une loi qui interdit aux dames de porter du fard , des bijoux et d'élégans atours. ( Riez si vous voulez ; mais , de grâce , écoutez ! ) Comme dans la sédition un sénateur a été tué , Coriolan est jugé par les trois ordres réunis , — l'ordre sénatorial , Tordre équestre , l'ordre populaire , — et condamné à l'exil. On vient lui lire la sentence au moment où il reçoit au milieu du forum les honneurs du triomphe. En vertu de cette sentence , qui prononce aussi la dégradation du coupable, les trois juges suprêmes s'approchent du triomphateur , et l'un lui ôte sa couronne de lauriers, l'autre son épée , le troisième son poignard... Pendant tout ce temps Coriolan demeure immobile , dans un sombre silence. Mais ensuite , lorsque le rapporteur (el relatorj lui annonce qu'il va être immédiatement conduit par une troupe armée hors du territoire romain, alors il éclate, et regardant d'un œil farouche les monumensquî l'entourent: «Ainsi donc, s'écrie-t-il, ainsi donc, ingrate patrie, tu me rejettes hors de ton sein , et tu me fais conduire au fond des déserts comme une bête féroce. Eh bien! tremble!... car, comme une bête féroce, quelque jour je reparaîtrai tout-à-coup et je m'élancerai contre mon maître ! » Mais il faut lire cela dans Calderon. L'on comprend alors comment les Espagnols ont pu adorer le poète qui exprimait avec tant de puissance le trait distinctif de leur caractère.
Ce qui précède m'amène naturellement à parler de la manière dontCalderon a traité la vérité historique. Dans toutes celles de ses pièces dont le sujet est emprunté soit à la mythologie , soit à l'antiquité grecque ou romaine, notre poète dispose à son gré de la couleur locale, et se joue sans scrupule des faits, des mœurs, du temps. Toujours ses héros, Assuérus ou Alexandre, Scipion ou Coriolan, sont des galans espagnols
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portant la cape et l'épée , pointilleux sur l'honneur et dévoués aux dames.
En voyant ces inexactitudes de costume, plusieurs critiques se sont récriés contre l'ignorance de Galderon. Calderon, n-t-on dit , pouvait savoir les langues anciennes , mais il ignorait les mœurs des peuples qui les parlaient. Gomme si l'on pouvait apprendre une langue ancienne sans apprendre en même temps les mœurs du peuple qui l'a parlée ! comme si, à Salamanque , notre poète n'avait pas étudié tout ce que nous possédons aujourd'hui encore d'historiens latins ! comme si, enfin, un long séjour en Italie, au milieu des chefs-d'œuvre de la statuaire et de la peinture , n'avait pas dû compléter son éducation classique !
Les critiques français qui jadis déclamaient si fort contre l'ignorance et la barbarie de Galderon , ou de Lope , ou de Shakspcare, auraient mieux dû se rappeler notre histoire littéraire. Je ne parlerai pas du moyen âge, où nos romanciers qui célébraient les exploits d'Achille et d'Hector , leur prêtaient naïvement les idées, les mœurs, le costume de l'état social dans lequel les auteurs eux-mêmes vivaient , — comme faisaient les peintres et les sculpteurs contemporains. Je ne parlerai pas, non plus, de ces romans publiés dans la première moitié du xvn* siècle , dans lesquels on nous représentait, ltoileau lui-même Ta dit, Gaton galant et Brutus dameret. Mais plus tard, sous Louis XIV, à la plus brillante époque du grand siècle , nos écrivains les plus instruits , les plus parfaits, les plus classiques, ont-ils toujours été fidèles au costume? Fénélon, quand il décrit la grotte de Galypso tapissée derocailles et de coquilles (17) , n'a-t-il pas oublié sa chère antiquité , et ne songe-t-il pas un peu trop aux merveilles de Versailles?De même Corneille el Racine dans leurs plus beaux ouvrages n'ont-ils pas manqué, volontairement sans doute , le premier à ces mœurs romaines qu'il connaissait si bien , le second à ce génie de la Grèce dont il était tout pénétré?
C'est que pour plaire à un peuple d'une érudition incomplète, pour l'inlèresser, pour agir sur lui, l'écrivain, le poète, le poêle dramatique surtout, doivent autant que possible lui offrir dos peintures qui lui rappellent les hommes ou les choses qu'il connaît et qu'il aime. Or, cela était surtout nèces-
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saire en Espagne au temps de Lope et de Calaeron ; car la le peuple malgré les échecs qu'iréprouva sur la fin (échecs qui n'étaient à ses yeux que des accidens passagers, et ne l'inquiétaient pas plus que des accidens de santé n'inquiètent un homme robuste), le peuple, dis-je , était plein du sentiment de son importance , de sa grandeur , de sa gloire ; il croyait à sa destinée, à son avenir, comme il croyait à Dieu , avec une foi entière; rien dans le passé, rien dans le présent ne lui semblait comparable à lui-même; et il n'eût jamais toléré sur la scène des idées , des senlimens, des mœurs, un costume qui n'eussent pas été espagnols. Force était donc aux dramatisas de ce pays , lorsqu'ils traitaient un sujet étranger, de sacrifier la vérité historique, et, pourquoi ne l'a vouera is-je pas? aussi nationaux que leurs spectateurs , ils la sneriliaient résolument.
Heureux , trois fois heureux , les tragiques grecs ! Ils n'étaient point préoccupés par les souvenirs d'un long passé. Pour eux , tout le passé du monde c'était le passé de la Grèce; tous les héros , c'étaient leurs aïeux; toutes les traditions, c'était Homère. Ils n'avaient qu'à puiser à ces pures sources, et là ils trouvaient tout ensemble et l'idéal de la poésie et la vérité de l'histoire I
Considéré du point de vue du style et de la forme, Calderon possède toutes les qualités d'un habile écrivain, et, en outre, une rare élévation et une exquise finesse. Mais il a aussi des défauts que nous ne devons pas dissimuler : du bel esprit., une imagination excessive, et enfin de la déclamation. Ces défauts étonnent d'autant plus chez notre poète , que naturellement il avait le goût très-sain. Essayons de les expliquer.
Pour la recherche de l'esprit ce fut , de la part de Calderon, une concession à la mode générale. Il suivit en cela l'exemple de Lope, qui, après avoir combattu le mauvais goût avec une verve de moquerie sans égale, finit par y sacrifier (18).
Pour les comparaisons et les métaphores redoublées de Calderon , dans lesquelles il rappelle un peu trop souvent le soleil et les étoiles , elles tiendraient davantage aux nécessités de sa comédie. D'ordinaire elles sont placées dans la bouche des g al ans qui font la cour à des dames voilées, inconnues.
xiv NOTICE SUR CÀLDEIION.
Or, que voulez-vous que disent ces galant en une position si délicate? Ne sont-ils pas forcés, comme Simonide, de se rejeter sur l'éloge de Castor et Pollux, ces astres éclalans?
De même , les déclamations de Galderon s'expliquent, la plupart du temps, parla situation de ses personnages. Ainsi, par exemple, dans V Alcade de Zalaméa, d'ailleurs si admirable , lorsque Isabelle , après l'outrage affreux qu'elle a reçu dans la forêt, se présente sur la scène, seule, les vétemens déchires, les cheveux en désordre, au moment où le jour va parattre , elle s'écrie: « Ah! puissé-jeneplus voir la lumière du jour, qui ne servirait qu'à éclairer ma honte !... O vous , fugitives étoiles , ne permettez pas que l'aurore vienne si lot vous remplacer dans la plaine azurée du ciel ; son sourire et ses larmes ne valent point votre paisible clarté ; et s'il faut enfin qu'elle paraisse , qu'elle efface son sourire et ne laisse voir que ses larmes !...» Certes, dans la situation où se trouve Isabelle, cela est bien froid , cela est bien faux. Mais comment voulez-vous qu'elle apprenne au public son horrible malheur? Comment voulez-vous qu'elle confie à deux mille spectateurs , dont les regards sont fixés sur elle , ce qu'elle oserait à peine confier à sa mère eu se voilant le visage de ses mains?... Dès lors ces déclamations, qui , dans un ouvrage destiné à la lecture, ne seraient pas supportables , on pourrait les expliquer, sinon les justifier , par les exigences de la scène et de l'effet théâtral.
Shakspeare a une manière de procéder à peu près semblable. Chaque fois qu'il fait raconter sur la scène un événement public, il se sert du langage le plus propre à nous en montrer la grandeur, quelle que soit la position sociale du personnage qu'il charge du récit : c'est ainsi qu'on peut voir , ou début de Macbeth , avec quelle pompe le soldat raconte la victoire remportée par Macbeth et Banque sur le roi de Norwège. Le poète aura craint, sans doute, que l'événement ne perdit de son importance s'il était raconté dans le langage habituel au messager, et alors il a élevé le langage du messager à la hauteur de l'événement (19).
Puisque nous sommes sur la diction de Calderon , une remarque à faire, c'est que l'on rencontre fréquemment dans ses comédies certains mots,— destin, fortune, étoile, —qui
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rappellent la fatalité des anciens et la prédestination des musulmans. Les idées que ces mots représentent ne sont pas, en Espagne, particulières à Calderon ; et souvent ses compatriotes , soit comme individus , soit comme nation , ont tenu une conduite qui semblait indiquer la croyance à ces idées. Mais de tous les dramatistes espagnols Calderon est celui qui les a reproduites le plus fréquemment, comme il est celui qui a montréle plus souvent dansses ouvrages l'action et la puissance de la destinée; et ce détail nous a paru assez important pour que nous ayons dû le signalera nos lecteurs.
Quanta la versification, Calderon n'est pas toujours exempt d'une certaine manière, et il n'a pas la variété de Lope, qui employait tour à tour, avec la même aisance, tous les rhythmes et tous les mètres. Mais il est supérieur à Lope et à tous les poètes espagnols dans le vers octosyllabique , nommé vers de romance , ou redondilla, qu'il emploie avec un art vraiment magique. Rapides, impétueux , ces vers se précipitent comme un torrent sonore , et Ton se sent entraîné malgré soi par l'harmonie ravissante de cette musique divine dont Lope lui-même était enchanté (20).
Voyant l'admirable finesse avec laquelle Calderon a peint quelquefois les ridicules des hommes, un littérateur fort distingué, M. M artinez de la Rosa, a exprimé le regret que notre poète n'ait pas donné un but moral à ses comédies (2 1). Je ne saurais partager ce regret. A chaque peuple son théâtre , à chaque poète son génie. A l'Espagne, à Calderon les grandes aventures, les grands sentimens, la galanterie passionnée. Pour la peinture des vices et des travers sociaux, pour les châtier ou s'en moquer, le pays, le poêle — ^c'étaient la France et Molière.
D'autres écrivains sont allés plus loin. Préoccupés de ces aventures d'amour sur lesquelles Calderon a fondé sa Comédie, ils l'ont accusé de corrompre les mœurs. La critique qui apprécie de la sorte des jeux d'imagination et méconnaît à ce point les privilèges de l'art ne mérite pas une réfutation sérieuse. Calderon, qui semble l'avoir pressentie, Pa réfutée d'avance de la seule manière convenable, par l'intermédiaire d'un de ses personnages qui vient d'être la dupe d'une femme voilée : «Maudites soient, s'écric-t-il avec malice, — maudi-
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tes soient les comédies qui ont enseigne ces fourberies, qu'on
n'aurait jamais trouvées sans elles! »
Malhubiesen
Las comedias que ensenaron Enganos tan aparentes (22) 1
Le seul lort, peut-être, que la morale serait en droit de reprocher à Caldcron , c'est d'avoir, dans quelques-unes de ses comédies, glorifié cette susceptibilité du point d'honneur, qui porte parfois ses héros à des actes si condamnables. Et ici encore le poète pourrait ne pas demeurer sans réponse. « Ce n'est pas moi , pourrait-il dire, ce n'est pas moi qui ai créé, développé chez mes compatriotes le sentiment exalté de l'honneur. Avant moi ce sentiment régnait en maître dans leurs cœurs : il était le mobile de leur conduite, la règle de leur vie, leur loi, leur inspiration. Je n'en ai été que l'interprète; et si je n'avais pas su l'exprimer avec chaleur , avec éloquence, non seulement les Espagnols ne m'auraient pas adopté pour leur poète, mais moi-même je n'eusse pas été Espagnol ! »
Telle est, à notre jugement , la comédie de Calderon considérée d'une manière générale. Nous nous réservons de compléter notre opinion dans les notices spéciales qui précéderont chaque pièce. Un mot maintenant des autos.
Nous avons déjà défini ce qu'était un auto: une espèce de drame religieux allégorique. Les personnages les plus ordinaires de ces drames sont la Foi, la Grâce, la Faute, la Nature, le Judaïsme, la Gentil ité. Dans ces ouvrages, le poète, en nous montrant'la folie de nos passions , en combattant les prétentions et la vanité de la raison humaine, cherche à nous expliquer le mystère de notre destinée.
Les critiques modernes, qui ne sont pas toujours d'accord sur les comédies de Calderon , sont encore plus divisés sur le mérite de ses autos. M. Schlegel, chez qui une instruction étendue s'unit à tant d'esprit et d'imagination , les a vantés avec le plus vif enthousiasme. M. de Sismondi , dont la raison est si éclairée , n'en a parlé qu'avec une réserve qui ressemble au dédain. Pour nous, s'il nous est permis d'émettre notre opinion après celle d'écrivains aussi considérables , nous pen-
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sons qu'on ne saurait trop admirer ce que les autos renferment de beau, de grand, de majestueux, de sublime ; mais qu'aussi Ton peut s'étonner de ce qu'on y rencontre parfois d'étrange et de bizarre. Au reste , malgré l'extrême difficulté de ce travail, nous essayerons de traduire un ou deux auto*, et Ton en jugera; car si la poésie perd toujours une partie de Sun charme dans les meilleures traductions, il n'est pas moins vrai que les beautés sérieuses d'un ouvrage poétique se font jour même dans les traductions les plus imparfaites, — comme on reconnaît un beau tableau à travers la gravure la plus grossière et la plus effacée.
Calderon est le dernier venu des grands dramatistes espagnols. Apres lui , après ses disciples, la comédie espagnole disparaît, et sans retour. En voyant ce singulier phénomène, en voyant finir ainsi un théâtre qui pendant un siècle avait brillé d'un si vif éclat, il est impossible de n'en point chercher la cause avec intérêt.
Celte cause, des écrivains de talent et d'esprit ont cru la découvrir dans l'Inquisition. — Tout eu détestant autant que personne celte institution funeste, — je le déclare , —je ne la crois point coupable de ce nouveau méfait ; et comme W faut bien prendre garde de laisser calomnier l'Inquisition (le mot est de Voltaire), je ferai deux ou trois observations pour sa défense. D'abord, à quelle époque se rapportent les premiers essais du théâtre espagnol? Aux dernières années du xv e siècle. Or, c'est précisément à cette époque que s'établit l'Inquisition (23). De même, quelle a été l'époque la plus florissante de la littérature espagnole, et, en particulier, de la comédie:» C'est la seconde moitié du xvi* siècle et la première moitié du xvu e . Or c'est aussi à cette époque que l'Inquisition posséda le plus de puissance. Enfin, quels sont les plus grands dramatistes espagnols? C'est Lope, c'est Calderon , Tirso de Moliua, Moreto, Solis. Or, Lope appartenait à l'Inquisition ; Montalban, le disciple chéri de Lope, était secrétaire de l'Inquisition ; et quant à Calderon , à Tirso , à Moreto , à Solis , ils étaient prêtres , ce qui veut dire qu'ils tenaient d'assez près à l'Inquisition. '— Donc, évidemment, ce n'est pas l'Inquisition qui a tué la comédie espagnole.
Mais alors, dira-t-on , à quelles causes attribuer la fin si
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soudaine et si complèle de cette comédie? Eh ! mon Dieu ! à ces causes générales qui déjà auparavant avaient eu tant d'influence sur les lettres et les arts , comme sur la destinée d'autres peuples non moins illustres, non moins glorieux! — Pourquoi, cinquante ans après la conquête macédonienne, n'y a-t-il plus ni grands philosophes, ni grands historiens, ni grands orateurs , ni grands poètes , ni grands ai listes dans cette Athènes naguère si féconde ? Pourquoi , à Rome , la décadence des lettres latines eommence-t-elle immédiatement dans le siècle qui suit celui d'Auguste ? Pourquoi , dès le xvii e siècle, après Salvator Rosa, n'y a-t-il plus de peinture dans cette Italie qui venait de posséder à la fois tant d'écoles florissantes ?... Et si l'on nous demande d'indiquer en outre les causes particulières qui ont eu une action fâcheuse sur la comédie espagnole, nous dirons : d'abord, le bigotisme aveugle du roi Charles II, et ensuite, et surtout, l'avènement de Philippe Y au trône d'Espagne.
Car ce qui avait fait la force des poètes espagnols c'était leur nationalité ardente, leur patriotisme exclusif. Pas plus que leur pays , ils n'avaient jamais subi l'influence étrangère. Maisjorsque le petit-fils de Louis XIV vint régner en Espagne , avec ce prince pénétrèrent dans la péninsule les idées et les mœurs françaises , d'autres vues littéraires, un autre système dramatique ; et comme il n'y avait plus de Pyrénées , il n'y eut plus de comédie espagnole.
Mais , chose remarquable! ce théâtre espagnol si originr si national , et qui a fini si promplemcnt, ce théâtre a féco' tous les théâtres de l'Europe ; et Calderon , en parliculie eu sur la littérature dramatique européenne une inflr immense qui jusqu'ici, ce nous semble, n'a pas étésuf ment appréciée. A Calderon se rattachent d'une manier ou moins directe , soit pour des sujets d'ouvrages , soi le développement de quelque qualité , la plupart de? dramatiques français du xvn« siècle, et, dans le xvm marchais , qui lui a dérobé ses situations les plus y Dès son vivant , sous la restauration de Charles H a défrayé en partie le théâtre anglais. Au xviu°siè rait les poètes italiens, et entre autres le célè Enfin, au commencement de ce siècle, en Aile écrivains les plus distingués , les poètes les plu?
NOTICE SUR CALDEUON. ni
la tête desquels il faut nommer Goethe et Schlegel, l'ont traduit ou imité (24). Quel homme, quel poète que celui dont les inventions ont pu amuser des peuples d'un caractère et d'un génie si differens !
Pour compléter cette notice, il nous resterait à parler de notre traduction, des principes qui nous ont dirigé, du système que nous avons suivi, etc., etc. Mais à quoi bon? quand on aura lu quelques scènes des pièces traduites , ne sera t-on pas mieux instruit à cet égard qu'on ne pourrait l'être par toutes nos explications? Seulement nous avons un aveu à faire ; c'est que pour ces jeux de mots doubles ou triples que Galderon met parfois dans la bouche de ses graciosos comme autant d'énigmes que le poète préparait, je crois, à ses futurs traducteurs , nous avons eu souvent recours aux lumières supérieures de M. Louis Dubeux, de la Bibliothèque royale, l'un de nos premiers philologues, et qui possède tous les divers dialectes de l'Espagne et du Portugal aussi parfaitement qu'il possède, dit-on, les langues de l'antiquité classique et de l'Orient. Grâces à l'érudition et à l'obligeance toujours prêtes de M. Dubeux, les difficultés ont été, ce nous semble, convenablement résolues.
Et , après cette déclaration , je tinis comme Galderon finit ses comédies, — en réclamant pour mon travail l'indulgence des lecteurs et en les priant d'en pardonner tous les défauts.