‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 25 sur 113 · DON ABUS · texte numérisé non relu

DON ABUS

Dites-nous, madame, je vous prie, en quel appartement, en quelle chambre nous pourrions placer le prince en attendant qu'il reprenne ses sens. — Mais à qui parlé-je? Est-ce bien vous,, madame?

DONA MENCIA

Ah! don Arias!

DON ARIAS

Sur mon Ame! je crois que c'est un songe que toutcequejevoîset entends... L'infant don Henri, plus épris que jamais, revenait à Seville; faut-il qu'il vous retrouve de cette manière malheureuse!... N'est-ce qu'un songe, ou bien est-ce une réalité ?

DONA MENCIA

C'est la réalité l Plût à Dieu que ce ne fût qu'un songe 1

don arias.

Donc que faites-vous ici ?

DONA MENCIA

Vous le saurez plus tard. A présent, c'est de votre maître que nous devons l'un et l'autre nous occuper.

DON ARIAS

Qui eût dit que vous le retrouveriez en ce triste état ?

DONA MENCIA

Silence, don Arias! cela importe.

, DON ARIAS

Et en quoi?

Mon honneur en dépend. — Entrez dans la pièce voisine, où se trouve un lit de camp recouvert d'un tapis de Turquie, et sur lequel l'infant sera plus commodément pour se reposer. — Jacinthe, sors de l'armoire ce qui est nécessaire, de l'eau et des essences. Prends ce que tu trouveras de plus convenable à un si noble usage.

Jacinthe sort.

don arias, à don Diègue.

Et nous, laissons ici l'infant, et allons aider à cette esclave.

Ils «orient.

DONA MENCIA

Enfin ils partent! me voici seule! Oh! que ne puis-je, grand Dieu, m'abandonner à tous les sentimens qui m'agitent sans que mon honneur ait à se plaindre! Oh! que ne puis-J e parler, pleurer, gémir en liberté!... Mais non. Pourquoi cette faiblesse? Non, non! je suis celle que je suis 1 !... Que le vent emporte et dissipe au plus tôt les paroles insensées qui ont échappé à mon délire! Loin de me décourager moi-même de la sorte, je dois me réjouir au contraire de ce qu'une occasion m'est donnée de connaître enfin ce que je vaux; car de même que l'or s'éprouve dans le feu de même la vertu s'éprouve dans les crises. Mon honneur sortira de celle-ci plus pur et plus brillant!... Pitié, pitié, grand Dieu!... je n'ai pas la force de me contenir davantage. — Don Henri ! mon seigneur !

l'infant.

Qui m'appelle ?

DONA MENCIA

bonheur! il a parlé.

l'infant.

Que le ciel me protège !

Quoi! votre altesse revient à la vie!

l'infant.

Où suis-je?

DONA MENCIA

Dans une maison où il y a quelqu'un qui s'intéresse à votre sort.

l'infant.

En croirai-je mes yeux? Que ce bonheur, pour être à moi, ne s'évanouisse pas dans les airs... Je ne sais ce que je dis; j'ai besoin de me consulter pour voir si je rêve éveillé ou si je parle en dormant. Mais s'il est vrai que je dorme en ce moment, fasse le ciel que je ne me réveille plus! et s'il est vrai que je sois éveillé, fasse le ciel que je ne me rendorme jamais! — Où suis-je donc?

DONA MENCIA

Que votre altesse, monseigneur, ne s'inquiète pas de la sorte; qu'elle s'occupe seulement du soin que réclament ses souffrances. — Revenez, revenez à la vie, et ensuite vous apprendrez de moi où vous êtes.

1 Io soy quien soy. Je suis celui (ou celle) que je suis. Cette locution, qui est familière aux personnes qui se som occupées des anciennes chroniques et des vieilles poésies espagnoles , se retrouve assez fréquemment dans les comédies de Calderon. Elle exprime on ne peut mieux , selon nous , cet orgueil tout castillan qui empêche uu Espagnol de mal faire, ne serait-ce que par un sentiment de haute estime pour luimême. C'est pour cela que nous avons cru devoir la reproduire littéralement , quelque étrange qu'elle puisse paraître à des lecteurs français.

JOURNEE 1, SCÈNE II. 7\l

l'infant.

Non, je ne désire plus Tien savoir, puisque je vis et que je vous contemple. Je ne souhaiterais pas un plus grand bonheur, alors même que je serais en ce moment dans le séjour des morts. Peutêtre suis-je dans le séjour de la gloire, car je me trouve près du plus beau des anges... Et ainsi, non, je ne désire pas savoir quelle suite d'aventures m'a conduit en ces lieux et vous y a conduite également. Je sais que je suis où vous êtes, et je suis content... Et ainsi, vous, vous n'avez rien à me dire, et moi je n'ai rien à entendre de vous.

DONA MENCIA

Le temps dévoilera bien des choses. — À cette heure, dites- moi, comment se trouve votre altesse?

l'infant.

Oh! très-bien t tellement bien que je ne me suis jamais trouvé mieux. Seulement, je sens un reste de douleur à ce pied.

DONA MENCIA

Votre chute a été terrible; mais avec un peu de repos, j'espère que vous ne tarderez point à tous remettre. — On prépare un lit à votre intention. — Vous me pardonnerez, je vous prie, l'extrême simplicité du logement, quoique je n'aie pas besoin d'excuse. Il m'était impossible de prévoir que j'aurais à vous recevoir aujourd'hui.

l'infant.

Vous parlez tout-à-fait comme une haute et noble dame, Mencia. — Êtes-vous la maîtresse de cette maison?

DONA MENCIA

Non, seigneur; mais je suis liée intimement avec (fUcLju'un qui en est le maître.

l'infant.

Et qui est-ce?

DONA mencia.

Un illustre cavalier, Gutierre Àlfonso de Solis, mon époux et votre serviteur.

l'infant, se levant.

Votre époux !

Oui, "seigneur.

Ah!

dona mencia l'infant.

DONA MENCIA

Mais ne vous levez pas, rasseyez-vous ; vous ne pouvez point vous tenir debout, seigneur.

l'infant.

Si fait, si fait, je le puis.

DONA MENCLU

Mats votre pied ?

l'infant.

Je n'y sens plus rien.

Entre DON ARIAS.

DON ARIAS

Permettez, monseigneur, que j'embrasse vos genoux. Combien je •uis charmé de cfette heureuse fortune! Votre salut nous rend la vie à tous.

Entre DON DIÈGUE.

DON DIÈGUE

Maintenant votre altesse peut se retirer dans cette chambre, on y a tout disposé pour le mieux.

l'infant.

Non, je veux partir. Don Arias, donne-moi un cheval ; donnemoi un cheval, don Diègue. Quittons ces lieux promptement.

DON ARIAS

Que dites-vous ?

l'infant.

Que Ton me donne un cheval.

DON DIEGUI.

Mais, seigneur...

don arias.

Considérez, je vous prie.

l'infant.

Ah ! vous ignorez l'un et l'autre ce qui se passe dans mon coeur» vous ignorez tout ce qu'il souffre. [A doUa Mencia.) Pourquoi le eiel n'a-t-il pas voulu que je fusse brisé dans cette chute l Je n'éprouverais pas ces tourmens, cette rage ; je ne vous aurais pas vue pour apprendre de vous que vous appartenez à un autre ; je ne serais pas en proie à la plus horrible jalousie. Ah! dona Mencia, devais-je m'attendre à une telle conduite de votre part?

dona mencia.

Mais, seigneur, en vérité, celui qui entendrait votre altesse, ses plaintes, ses mépris, ses injures, n'aurait pas de peine à concevoir des pensées défavorables à mon honneur. Cependant je n'ai nul reproche à me faire ; et quand vous m'accusez, il m'est facile de vous répondre. Votre altesse , libérale de ses désirs, généreuse 'de ses goûts, prodigue de ses affections, jeta les yeux sur moi ; distinction glorieuse, je l'avoue ; mais elle peut aussi se souvenir que, durant plusieurs années, je n'ai pas cessé un moment de résister à ses hommages et à ses séductions ; car si je n'étais pas d'un rang à être son épouse, j'étais aussi d'un rang à n'être pas sa maîtresse; et c'est pourquoi je me suis mariée à un autre. — Maintenant que je me suis disculpée sur ce point, permettez, seigneur, que je vous supplie en grâce et humblement de ne pas vous remettre sitôt en chemin ; il y a trop de péril pour vous à partir.

Il y a moins de péril pour moi à partir qu'à rester.

Entrent DON GUTIERRE et COQUIN.

DON GUTIERRE.

Je baise les pieds de votre altesse. — J'ai appris avec douleur le fâcheux accident qui vous était arrivé, et je me suis empressé d'accourir ; je suis heureux de voir que la renommée cette fois encore s'est trompée. Daignez, monseigneur, honorer quelques instans ce logis de votre présence. Il est bien peu digne de vous, sans doute; mais la plus pauvre demeure devient un brillant palais dès qu'elle est habitée par un roi.

l'infant.

Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez, Gutierre Alfonso de Solis; je m'efforcerai de ne pas les oublier.

DON GUTIBRRR.

Vous me comblez, seigneur.

l'infant.

Cependant, quelque charme qu'ait pour moi votre hospitalité, je ne puis m'arréter ici davantage. .. Les plus graves motifs m'en empêchent... 11 y a une chose qui m'inquiète... et jusqu'à ce que je sois éclairci... ou désabusé, chaque instant me durera des siècles. Il vaut mieux que je m'éloigne.

DON GUTIERRE.

Quoi ! seigneur, votre altesse aurait d'assez puissans motifs pour aventurer ainsi une santé à laquelle se rattachent tant d'espérances !

l'infant.

Il convient que j'arrive aujourd'hui à Séville.

DON GUTIERRE.

Je crains de parattre indiscret en insistant auprès de votre altesse; mais ma loyauté, mon dévouement...

Et si je vous confiais le motif de mon départ, que diriez- vous?

Je ne le demande pas à votre altesse. Loin de là, seigneur, il me semble que ce serait mal à moi d'essayer de pénétrer dans votre cœur.

l'infant.

Non, Gutierre, je puis l'ouvrir devant vous. Écoutez donc : J'ai eu autrefois un ami que je regardais comme un autre moi-même...

DON GUTIERRE.

Son sort était digne d'envie.

l'infant.

Eh bien! cet ami, que je chargeai de mes intérêts auprès d'une dame que j'aimais passionnément, me trahit pendant une absence que je fis. Qu'en pensez-vous?

DON GUTIERRE.

Je pense que c'était un ami perfide et qui aurait mérité mille tortures.

l'infant.

Il laissa un autre cavalier rendre des soins à cette dame, et même il servit le nouveau prétendant auprès d'elle. Ce fut bien mal, n'est-ce pas?

DON GUTIÈRRE.

Je ne sache point une pire trahison.

l'infant.

Et moi qui ai été ainsi trompé, ainsi trahi ; moi qui suis plus épris que jamais de l'infidèle, dites, voulez-vous que je sois tranquille au milieu de tant d'ennuis ? voulez-vous que je goûte le repos au milieu de tant de peines?

DON GUTIERRE.

Non, certes, seigneur; je conçois votre inquiétude.

l'infant.

Depuis ce malheur tout me pèse, et le ciel et la terre, et la nature et les hommes. Partout où je suis, je ne songe qu'à la jalousie qui m'obsède... La cause de mes chagrins m'est sans cesse tellement présente, qu'ici même je la vois devant mes yeux ; de sorte qu'en m'éloignant j'imagine que je pourrai la laisser ici.

dona mencia.

On dit, monseigneur, que le premier conseil appartient à la femme. Ainsi, que votre altesse me pardonne si j'ose la conseiller. Pour ce qui est de votre ami, attendez qu'il se disculpe, il y a des espèces de fautes que l'on commet sans être coupable. Quant à la dame , si elle a changé à votre égard, qui sait fil peut se faire que ce ne soit point chez elle inconstance ou légèreté , et qu'elle ait été contrainte. Voyez-la, écoutez-la, et je suis assurée que vous reconnaîtrez bientôt son innocence.

l'infant.

Cela est bien difficile.

don diègue, ci V Infant,

D'après votre ordre, monseigneur, le cheval est prêt et vous attend.

DON GUTIERRE.

Si c'est le même qui vous a renversé, ne yous y fiez plus, monseigneur. J'ai à votre disposition une jument qui est presque digne d'un aussi noble cavalier. Elle est jeune, belle, douce et vive; elle a le pied le plus sûr et un galop délicieux. — Que votre altesse ne me refuse pas !

l'infant.

Vous me donnez envie de l'essayer, votre jument.

JOURiNÉE I, SCÈNE II. 83

coquin, s' approchant.

Holà ! Dieu me pardonne ! vous parliez de la jument, monseigneur, et j'accours.

DON GUTIERRE.

Retire-toi, imbécile.

' l'infant.

Et pourquoi? — Son humeur me plaît.

coquin.

On a parlé de la jument; c'est comme si l'on avait parlé de moi, et j'ai dû entrer en scène. Je prends fait et cause pour elle.

l'infant.

Qui es-tu, mon garçon ?

COQUIN

Ma foi ! cela n'est pas si difficile à deviner. — Je suis... je suis... je suis enfin, — de mon nom Coquin, fils de Coquin, écuyer et pourvoyeur de la jument. Je suis chargé de sa pitance ; je lui rogne chaque matin la moitié de sa portion. Et maintenant, seigneur, comme c'est aujourd'hui votre fête, je vous fais mon compliment.

l'infant.

Comment! c'est ma fête aujourd'hui?

COQUIN

Oui, monseigneur; n'êtes-vous pas tombé? Ne dit-on pas ordinairement : Tel saint tombe un tel jour?... Eh bien, moi, je dirai désormais : Tel jour est tombée la saint infant don Henri.

GUTIERRE

Seigneur, si votre altesse, malgré mes instances , est toujours résolue à partir, il me semble qu'il vaut mieux peut-être qu'elle n'attende pas davantage. Voilà que le jour disparaît peu à peu, et la nuit aura pris bientôt sa place.

Vous avez raison , il faut que je parte. Le ciel vous gardet belle Mencia ! Je profiterai du conseil que vous m'avez donné , je chercherai cette dame, et j'apprendrai d'elle sa justification. (A part.) Quel dépit , d'être obligé de se taire ou de parler à mots couverts , lorsqu'on aurait à dire tant de choses! (Haut.) Je vous salue, don Gutierre. Adieu de nouveau, belle Mencia.

L'Infant se relire, suivi 4« don Arias cl de don D lègue. DON GUTIERRE, à Coquin.

Et toi, va-t'en, s'il te plaît.

COQUIN

Certes, oui, je vais voir partir ma jument. Pauvre bête! pourvu qu'on nous la rende; ce serait là une perte!

Il sort.

DON gutierre, à dona Mencia.

Chère mattresse de mon âme, malgré toute la joie que j'aurais à rester près de vous» je vous demande, au couVçaÀxft , to\xft^,v»

mettre d'aller baiser les pieds au roi mon seigneur qui arrive de Castille. C'est le devoir de tout chevalier d'aller lui donner la bienvenue , et je puis y manquer moins qu'un autre. Adieu donc , ma chère Ame.

DONA MENCIA

Don Gutierre! pourquoi cherchez-vous à m'afdiger?

DON GUTIERRE.

Moi! je cherche à vous affliger!

Cette visite dont vous parlez n'est qu'un prétexte ; ce n'est pas là la véritable raison qui vous appelle à Séville.

DON GUTIERRE.

Je vous jure sur vos yeux qu'il n'y en a point d'autre.

DONA MENCIA

Si fait, et je la connais.

DON GUTIERRE.

Et laquelle?

DONA MENCIA

Je n'en puis douter, c'est doua Léonor que vous allez voir.

DON GUTIERRE.

Que dites-vous? dona Léonor?

DONA MENCIA

Oui, cette dona Léonor que vous avez tant aimée.

DON GUTIERRE.

Laissons cela. Ne prononcez pas même son nom; il me déplaît, je le déteste.

DONA MENCIA

Vous êtes ainsi faits , vous autres hommes. Un jour l'amour le plus dévoué, le plus ardent, le lendemain l'oubli; un jour une passion que rien n'arrête , le lendemain la lassitude , l'indifférence ou la haine.

DON GUTIERRE.

Oui, elle me plaisait, je la trouvais belle avant que de vous connaître ; mais depuis que je vous ai vue , je m'étonne qu'elle ait pu fixer ma pensée un seul instant. Ainsi le voyageur, la nuit, regarde une étoile qui brille dans le ciel; mais quand le soleil a paru, il détourne les yeux avec dédain de cette étoile qui l'a charmé.

DONA MENCIA

Voilà une comparaison beaucoup trop flatteuse pour moi.

DON GUTIERRE.

Enfin, m'accordez-vous la permission que je vous demande?

DONA MENCIA

Il parait que vous tenez beaucoup à aller à Séville ?

DON GUTIERRE.

Si je ne consultais que mon cœur, j'aimerais bien mieux demeurer auprès de vous ; mais mon devoir m'appelle auprès du roi.

DON A MEXCIA.

Alors, partez.

Adieu, dona Mencia.

Adieu, don Gutierre.

DON GUTIERRE.

DONA MENCIA

Iltori

Vous êtes bien triste, madame.

DONA MENCIA

Ah! Jacinthe, qui ne le serait à ma place?

JACINTHE

Les événemens de la journée paraissent tous avoir laissé une inquiétude, un trouble...

DONA MENCIA

Et ce n'est pas sans raison. Si tu savais!...

JACINTHE

Qu'y a-t-il donc, madame?

DONA MENCIA

Non, rien.

JACINTHE

Confiez-vous à moi, de grâce !

DONA MENCIA

Tu yeux que je te confie ma vie et mon honneur !

JACINTHE

Vous le pouvez, madame.

DONA MENCIA

Eh bien ! écoule.

JACINTHE

Dites.

Tu n'ignores pas que je suis née à Séville. — C'est là que don Henri, — je te parle de l'infant, — c'est là que don Henri me rendit des soins en secret pendant plusieurs années. II fut obligé de s'éloigner. Alors don Gutierre se présenta, et mon père, abusant de son autorité, me contraignit à l'épouser. — Maintenant, que te dirai-je? L'infant est de retour; il m'aime, et moi j'ai de l'honneur. — Ah! Jacinthe !...

jacinthe.

Eh! madame, ne vous chagrinez pas pour si peu. Vous connaissez ce proverbe castillan : — Il y a remède à tout , fors à la mort.

Dona Mencia el Jacinthe sortent.

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