‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 60 sur 113 · MENT. A · texte numérisé non relu

MENT. A

Suivons-les ! suivons-les !

BLAS

H ne faut pas qu'il en reste tant seulement un en vie.

MENGA.

En voici un qui s'est caché de ce côté.

BLAS

Mort au voleur !

GIL

Songez que je suis...

MINGA.

Nous voyons bien à vos habits que vous êtes un brigand.

GIL

Mes habits sont des drôles qui en ont menti.

MENGA.

Frappe-le 1

BLAS

Donne-lui son affaire.

GIL

Je ne demande rien. Je vous prie seulement de remarquer

TIRSO

Nous n'avons rien à remarquer. N'êtes -vous pas un brigand?

GIL

Mais non : je suis Gil, voué au Christ.

MENGA.

Pourquoi ne l'as tu pas dit plus tôt.

TIRSO

Pourquoi ne parlais-tu pas?

GIL

C'est qu'au contraire, voilà une heure que je me tue à vous crier que je suis Gil.

MENGA.

Que fais tu là?

GIL

Ne le vois-tu pas? j'offense Dieu dans le cinquième commandement *. Je tue à moi seul plus de monde que deux médecins dans les grandes chaleurs de l'été.

MENGA.

Quel est ce costume ?

C'est le diable 1... J'en ai tué un et j'ai endossé ses habits.

MENGA.

Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas taché de sang puisque tu l'as tué?

1 Le cinquième commandement dit : tu ne tueras point.

GIL

Ça s'explique aisément : c'est qu'il est mort de peur. Voilà pourquoi.

MENGA.

Viens avec nous. Nous avons vaincu les brigands, ils fuient, et nous les poursuivons.

GIL

C'est que je suis bien légèrement vêtu, et je tremble de froid.

Us sortent. Entrent en combattant EUSEBIO et CURCIO.

CURCIO.

Enfin, grâces au ciel, nous voilà seuls. Je n'aurais pas voulu remettre à un autre le soin de ma vengeance ; je n'aurais pas voulu que tu mourusses d'une autre main que la mienne.

EUSEBIO

Le ciel ne m'a pas été contraire en cette circonstance, seigneur Curcio, puisqu'il m'a permis de vous rencontrer et de me mesurer avec vous. Et cependant je l'avoue, je ne sais pourquoi, mais vous m'inspirez un tel respect, que je redoute plus votre ressentiment que votre épée. Oui, bien que je pusse craindre votre courage, lorsque je vous regarde je ne crains que vos cheveux blancs.

Je confesse, Eusebio, que votre présence et votre voix apaisent en partie ma colère; mais n'attribuez pas à votre respect pour moi les sentimens de crainte que vous inspire mon courage. Et pour qu'une étoile qui vous est favorable ne me détourne pas de ma vengeance, recommençons le combat; défendez-vous!

EUSEBIO

Non, seigneur Curcio, ne le croyez pas, mon cœur ne saurait éprouver aucune crainte* Mais, j'en conviens, la seule victoire que je désire, c'est de me prosterner à vos pieds pour solliciter de vous mon pardon, et pour y déposer cette épée la terreur de tant d'autres.

CURCIO.

Ne t'imagine pas, Eusebio, que je veuille profiter de l'avantage que tu me donnes. Je renonce également à me servir de mon épée. (// jette son épée.) Luttons ensemble à bras le corps.

Ils se prennent à bras le corps et luttent.

EUSEBIO

Je ne sais comment vous avez produit en moi cet étrange effet; mais je ne sens dans mon cœur contre vous ni haine ni colère ; je suis prêt à verser des larmes d'attendrissement ; et pour vous venger je voudrais me donner la mort. Prenez ma vie, seigneur; vous en êtes le maître, je vous l'abandonne.

CURCIO.

Un homme noble, quelque injure qu'il ait reçue, ne trempe \&-

mais ses mains dans le sang d'un homme qui se rend à kii. Ce serait souiller sa victoire.

une voix, du dehors.

Les voilà de ce côté ! *

Ma troupe victorieuse vient me chercher» pendant que la vôtre fuit en désordre. Je veux vous sauver; cachez-vous. J'aurais beau vouloir vous protéger, ces gens grossiers ne ra'écouteraient pas, et seul vous ne pourriez pas vous défendre contre eux tous.

BUSBBIO.

Moi, seigneur Curcio, bien que je sois sans force contre vous, je n'ai peur de rien au monde; et si une fois je reprends mon épée, vous verrez alors quel est mon courage contre les autres.

Entrent OCTAVIO et tous les Paysans.

OCTAVIO

Depuis le fond de la vallée jusqu'au sommet de la montagne, tout a été massacré. Le seul Eusebio qui sans doute a fui...

BUSBBIO.

Tu mens, misérable ; Eusebio n'a jamais fui.

TOUS

C'est lui ! — C'est Eusebio! — Qu'il meure 1

BUSBBIO.

Approchez, misérables.

CURCIO.

Attends, arrête, Octavio 1

OCTAVIO

Eh quoi ! seigneur, vous qui devriez nous exciter, c'est vous qui nous retenez 1...

BLAS

Comment soutenez-vous un pareil homme?

Un homme qui a tué tout ce qu'il a pu, qui a ravagé tout le pays, et qui n'a laissé sans les toucher ni un melon ni une fille I

OCTAVIO

Eh bien! seigneur, quelle est votre intention?

CURCIO.

Écoutez. Il vaut bien mieux que nous l'emmenions prisonnier à Sena. —Rendez-vous, Eusebio; je vous promets, foi de gentilhomme, ma protection ; je vous jure que, malgré le passé, je serai voire défenseur.

EUSEBIO

Je me serais rendu au scigueur Curcio; mais je ne me rendrai pas au chef de ces hommes. Tout à l'heure c'était respect; maintenant ce serait crainte.

TOUS

Qu'il meure! qu'il meure!

CURCIO.

Remarquez, mes amis....

OCTAYIO.

Quoi! vous le défendez!... Vous nous trahissez !

cuncio.

Moi, trahir!... On me soupçonne!... Hélas! vousyoyez, Eusebio; je voudrais en vain vous sauver !

Otez-vous de devant moi, seigneur Curcio; ôtez-vous, de grâce, car votre présence me trouble, et voire personne serait le bouclier de ces hommes.

Il sort en se ballant contre tous. Ils le poursuivi-ni. CORCIO.

Oh ! si je pouvais aux dépens de ma vie sauver la tienne, Eusebio!... Le voilà dans la montagne... Il descend vers la vallée... 11 est couvert de blessures... Volons à son secours... car il me semble que ce sang qui coule est le mien. Autrement il ne m'appellerait pas... ou je n'entendrais pas sa voix !

Il sort.

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