‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 65 sur 113 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Un grand chemin & rentrée du village de Zalaméa. Entrent REBOLLEDO, L'ÉTINCELLE et des Soldats.

REBOLLEDO.

Que le corps du Christ soit avec celui qui nous fait ainsi marcher d'un endroit à un autre sans nous laisser nous rafratchir!

TOUS

Ainsi soit-il 1

REBOLLEDO.

Sommes-nous donc des Bohémiens pour aller de la sorte? Le beau plaisir de suivre au son du tambour un drapeau qui n'est pas même déployé !

UN SOLDAT

Allons, voilà-t-il pas que tu commences?

REBOLLEDO.

II n'y a qu'un moment que ce maudit tambour a cessé de nous rompre la tète.

UN AUTRE SOLDAT

Il n'y a pas là de quoi te fâcher ; il faut au contraire, selon moi, oublier la fatigue du chemin quand on arrive au village.

Je me moque bien du village quand je suis à moitié mort! Et en supposant que j'y arrive vivant, Dieu sait si l'on nous permettra 4e nous y arrêter. Car tout aussitôt viendront les alcades, qui diront au

1 II y a en Espagne deux villages du nom de Zalaméa, l'un situé dans h province de Siiville, l'autre dans la province d'Eslramadure. Il s'agit ici du second.

commissaire que si l'on peut passer plus loin ils donneront ce qu'il faudra. D'abord le commissaire répondra que cela est impossible, que la troupe est harassée ; mais si le conseil a de l'argent, il nous dira : « Seigneurs soldats S il y a un ordre de ne pas s'arrêter; ne perdons pas de temps, marchons. » Et nous, pauvres malheureux, nous obéirons sans répliquer à un ordre — qui est, en vérité, pour le commissaire un ordre monacal, et pour nous un ordre mendiant 3 . Mais, vive Dieu ! si j'arrive aujourd'hui à Zalaméa et que l'on veuille aller plus loin, on aura beau 'aire et beau dire, on partira sans moi; et après tout, sans me flatter, ce ne sera pas mon premier coup de tète.

PREMIER SOLDAT

Ce ne sera pas non. plus le premier qui aura coûté la vie à un pauvre soldat; surtout aujourd'hui que nous avons pour chef don Lope de Figuoroa, qui, s'il est justement célèbre pour son courage et sa valeur, n'est guère moins connu pour n'être pas tendre de son naturel ; ne faisant que jurer d'une manière effroyable, n'épargnant pas même ses amis, et toujours prêt à vous expédier son inpnde sans autre forme de procès.

REBOLLEDO.

Vous l'avez entendu? — Eh bien, je n'en ferai pas moins ce que j'ai dit.

DEUXIÈME SOLDAT

Un simple soldat ne devrait pas s'y fier.

Pour moi, je me moque de tout. Si quelque chose m'inquiète, c'est pour cette pauvre petite qui accompagne notre personne.

Il montre l'Étincelle.

l'étincelle.

Seigneur Rebolledo, ne vous affligez pas pour moi ; vous le savez, j'ai du poil au cœur, et cette pitié m'humilie. Si je suis venue avec la troupe, ce n'est pas seulement pour marcher avec elle, mais pour supporter bravement toutes les peines du métier. Sans cela, si j'avais voulu mener une vie douce et facile, je n'aurais certes pas laissé la maison du régidor, où rien ne manque; car, durant tout le mois d'exercice, les cadeaux y pleuvent, et alors les régidors n'y regardent pas de si près. Et puisque j'ai mieux aimé venir sous le drapeau, marcher et souffrir avec Rebolledo... Mais à quoi donc pensestu là?

REBOLLEDO.

Vive le ciel ! tu es la perle des femmes.

1 Le soldat [soldado) jouissait alors en Espagne d'une grande considération. Cervantes, Lope de Vega et Calderon, tons trois d'excellente famille, avaient été soldat». Voye* les notes qui suivent la Notice générale.

" Nous avons joué exprès sur le double sens du mot ordre, comme dans l'espagnol. Du reste, un ordre monacal était en Espagne le symbole de l'abondance; tout au conriraire d'un ordre mendiant , qui était la personnification de la misère.

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